‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 89 sur 233 · IX. l · texte numérisé non relu

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d'un tissu de petites choses que dépend ragrément de la vie , de tels soins ne sont rien moins qu'indifférens ; c'est par eux que nous apprenons à la remplir des biens mis à notre portée , dans toute la vérité qu'ils peuvent avoir pour nous. Je n'entends point ici les biens moraux qui tiennent à la bonne disposition de l'âme , mais seulement ce qui est de sensualité, de volupté réelle, mis à part les préjugés et l'opinion.

Qu'on me permette , pour mieux développer mon idée , de laisser un moment Emile , dont le cœur pur et sain ne peut plus servir de règle à personne , et de chercher en moi-même un exemple plus sensible et plus rapproché des mœurs du lecteur.

Il y a des états qui semblent changer la nature ^ et refondre, soit en mieux , soit en pis , les hommes qui les remplissent. Un poltron devient brave en entrant dans le régiment de Navarre. Ce n'est pas seulement dans le militaire que l'on prend Tesprit de corps , et ce n'est pas toujours en bien que ses effets se font sentir. J'ai pensé cent fois avec effroi que, si j'avois le malheur de remphr aujourd'hui tel emploi que je pense en certain pays, demain je serois presque inévitablement tyran , concussionnaire, destructeur du peuple , nuisible au prince, ennemi par état de toute humanité, de toute équité, de toute espèce de vertu.

De même, si j'étois riche, j'aurois fait tout ce qu'il faut pour le devenir : je serois donc insolent et

bas , sensible et délicat pour moi seul , impitoyable et dur pour tout le monde , spectateur dédaigneux des misères de la canaille , car je ne donnerois plus d^autre nom aux indigens, pour faire oublier qu'autrefois je fus de leur classe. Enfin je ferois de ma fortune l'instrument de mes plaisirs , dont je serois uniquement occupé ; et jusque-là je serois comme tous les autres.

Mais en quoi je crois que j'en différerois beaucoup , c'est que je serois sensuel et voluptueux plutôt qu'orgueilleux et vain , et que je me livrerois au luxe de mollesse bien plus qu'au luxe d'ostentation. J'aurois même quelque honte d'étaler trop ma richesse, et je croirois toujours voir Tenvieux que j'écraserois de mon faste dire à ses voisins à Toreille : Foilà un fripon qui a grande peur de ri être pas connu pour tell

De cette immense profusion de biens qui couvrent la terre je chercherois ce qui m'est le plus agréable et que je puis le mieux m'approprier. Pour cela, le premier usage de ma richesse seroit d'en acheter du loisir et la liberté , à quoi j'ajouterois la santé si elle étoitàprix; mais comme elle ne s'achète qu'avec la tempérance, et qu'il n'y a point sans la santé de vrai plaisir dans la vie , je serois tempérant par sensualité.

Je resterois toujours aussi près de la nature qu'il seroit possible pour flatter les sens que j'ai reçus d'elle , bien sûr que plus elle mettroit du sien dans

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mes jouissances, plus j'y trouveroîs de réalité. Dans le choix des objets d'imitation je la prendrois tou^ jours pour modèle ; dans mes appétits je lui donnerois la préférence ; dans mes goûts je la consulterois toujours , dans les mets je voudrois toujours ceux dont elle fait le meilleur apprêt et qui passent par le moins de mains pour parvenir sur nos tables. Je préviendrois les falsifications de la fraude, j'irois audevant du plaisir. Ma sotte et grossière gourmandise n'enrichiroit point un maître-d'hôtel ; il ne me vendroit point au poids de l'or du poison pour du poisson ; ma table ne seroit point couverte avec appareil de magnifiques ordures et de charognes lointaines; je prodiguerois ma propre peine pour satis* faire ma sensualité , puisqu'alors cette peine est un plaisir elle-même , et qu'elle ajoute à celui qu'on en attend. Si je voulois goûter un mets du bout du monde, j'irois, comme Apicius, plutôt l'y chercher, que de l'en faire venir (*); car les mets les plus exquis manquent toujours d'un assaisonnement qu'on n'apporte pas avec eux , et qu'aucun cuisinier ne leur donne, l'air du climat qui les a produits.

(*) On connoît trois Romains sous le nom d*Apicius, ayant yécu en difîérens teiyips , tous trois uniquement fameux par leur gourmandise. Athénée (Liv. i, chap. 6 ) nous apprend que Vvn d'eux fit tout exprès le voyage d'Afrique, parce qu'on lui dit qu'on y trouvoit des espèces de sauterelles d'eau plus grosses que celles qu'il mangeoit à Minturnes. On croit que ces sauterelles n'étoient autre chose que des écrerisses.

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