‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 96 sur 233 · LIVRE IV. 21 I · texte numérisé non relu

LIVRE IV. 21 I

coudriers ; une longue procession de gais convives porteroit en chantant l'apprêt du festin, on auroit le gazon pour table et pour chaise , les bords de la fontaine serviroient de buffet , et le dessert pendroit aux arbres. Les mets seroientservis sans ordre, Tappetit dispenseroit des façons ; chacun , se préférant ouvertement à tout autre, trouveroit bon que tout autre se préférât de même à lui : de cette familiarité cordiale et modérée naîtroit, sans grossièreté, sans fausseté , sans contrainte, un conflit badin plus char- HKint cent fois que la politesse, et plus fait pour lier les cœurs. Point d'importun laquais épiant nos discours, critiquant tout bas nos maintiens , comptant nos morceaux d'un œil avide , s'amusant à nous faire attendre à boire , et murmurant d'un trop long dîner. Nous serions nos valets pour être nos maîtres; chacun seroit servi par tous ; le temps passeroit sans le compter ; le repas seroit le repos , et dureroit autant que l'ardeur du jour. S'il passoit près de nous quelque paysan retournant au travail, ses outils sur l'épaule, je lui réjouirois le cœur par quelques bons propos , par quelques coups de bon vin qui lui feroient porter plus gaiment sa misère ; et moi j'aurois aussi le plaisir de me sentir émouvoir un peu les entrailles, et de me dire en secret , Je suis encore homme.

Si quelque fête champêtre rassembloit les habitans du heu , j'y serois des premiers avec ma troupe ; si quelques mariages , plus bénis du ciel que ceux des villes , se faisoient à mon voisinage, on sauroit

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que j'aime la joie, et j'y serois invité. Je porterois h ces bonnes gens quelques dons simples comme eux, qui contribueroierit à la fête; et j'y trouverois en échange des biens d*un prix inestimable , des biens si peu connus de mes égaux , Ih franchise et le vrai plaisir. Je souperois gaiment au bout de leur longue table ; j'y ferois chorus au i^efrain d'une vieille chanson rustique , et je danserois dans leur grange de meilleur cœur qu'au bal de l'Opéra.

Jusqu'ici tout est à merveille, me dira-t-on ; mais la chasse? est-ce être en campagne que de n'y pas chasser ? J'entends : je ne voulois qu'une métairie , et j'avois tort. Je me suppose riche , il me faut donc des plaisirs exclusifs , des plaisirs destructifs : voici de tout autres affaires. Il me faut des terres , des bois , des gardes , des redevances , des honneurs seigneuriaux, surtout de l'encens et de l'eau bénite.

Fort bien. Mais cette terre aura des voisins jaloux de leurs droits et désireux d'usurper ceux des autres ; nos gardes se chamailleront , et peut-être les maîtres: voilà des altercations, des querelles , des haines, des procès tout au moins : cela n'est déjà pas fort agréable. Mes vassaux ne verront point avec plaisir labourer leurs blés par mes lièvres, et leurs fèves par mes sangliers ; chacun , n'osant tuer l'ennemi qui détruit son travail , voudra du moins le chasser de son champ : après avoir passé le jour à cultiver leurs terres , il faudra qu'ils passent la nuit à les garder ; ils auront des mâtins, des tambours, des cornets,

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des sonnettes : avec tout ce tintamarre ils troubleront mon sommeil. Je songerai malgré moi à la misère de ces pauvres gens , et ne pourrai m'empêcher de me la reprocher. Si j'avois l'honneur d'être prince , tout cela ne me toucheroit guère ; mais moi , nouveau parvenu , nouveau riche , j'aurai le cœur encore un peu roturier.

Ce n'est pas tout ; l'abondance du gibier tentera les chasseurs ; j'aurai bientôt des braconniers à punir ; il me faudra des prisons , des geôliers , des archers , des galères : tout cela me paroît assez cruel. Les femmes de ces malheureux viendront assiéger ma porte et m'importuner de leurs cris , ou bien il faudra qu'on les chasse , qu'on les maltraite. Les pauvres gens qui n'auront point braconné , et dont mon gibier aura fourragé la récolte, viendront se plaindre de leur côté : les uns seront punis pour avoir tué le gibier, les autres ruinés pour l'avoir épargné : quelle triste alternative ! Je ne verrai de tous côtés qu'objets de misère, je n'entendrai que gémissemens : cela doit troubler beaucoup , ce me semble , le plaisir de massacrer à son aise des foules de perdrix et de lièvres presque sous ses pieds.

Voulez-vous dégager les plaisirs de leurs peines, ôtez-en l'exclusion : plus vous les laisserez communs aux hommes , plus vous les goûterez toujours purs. Je ne ferai donc point tout ce que je viens de dire ; mais , sans changer de goûts, je suivrai celui que je me suppose à moindres frais. J'établirai mon séjour

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<;hainpêtre dans un pays oii la chasse soit libre à tout le monde , et où j'en puisse avoir Tamusement sans embarras. Le gibier sera plus rare ; mais il j aura plus d'adresse à le chercher et de plaisir à Tatteindre. Je me souviendrai des battemens de cœur qu'éprouvoit mon père au vol de la première perdrix , et des transports de joie avec lesquels il trou* voit le lièvre qu'il avoit cherché tout le jour. Oui , je soutiens que, seul avec son chien , chargé de son fusil, de son camier, de son fourniment, de sa petite proie , il revenoit le soir , rendu de fatigue et déchiré des ronces , plus content de sa journée que tous vos chasseurs de ruelle , qui , sur un bon cheval , suivis de vingt fusils chargés , ne font qu'en changer, tirer et tuer autour d'eux , sans art, sans gloire , et presque sans exercice. Le plaisir n*est donc pas moindre , et l'inconvénient est ôté quand on n'a ni terre à garder, ni braconnier à punir, ni misérable à tourmenter : voilà donc une solide raison de préférence. Quoi qu'on fasse , on ne tourmente point sans fin les hommes qu'on n'en reçoive aussi quelque malaise ; et les longues malédictions du peuple rendent tôt ou tard le gibier amer.

Encore un coup , les plaisirs exclusifs sont la mort du plaisir. Les vrais amusemens sont ceux qu'on partage avec le peuple ; ceux qu'on veut avoir à soi seul , on ne les a plus. Si les murs que j'élève autour de mon parc m'en font une triste clôture, je p'ai fait à grands frais que m'ôter le plaisir de la prome-

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