‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 97 sur 233 · LIVRE IV. 2î · texte numérisé non relu

LIVRE IV. 2î

nade ; me voilà forcé de Taller chercher au loin. Le démon de la propriété infecte tout ce qu'il touche. Un riche veut être partout le maître , et ne se trouve bien qu'où il ne Test pas : il est forcé de se fuir toujours. Pour moi, je ferai là-dessus , dans ma richesse ^ ce que j'ai &it dans ma pauvreté. Plus riche maintenant du bien des autres que je ne serai jamais du mien , je m'empare de tout ce qui me convient dans mon voisinage : il n'y a pas de conquérant plus déterminé que moi; j'usurpe sur les princes mêmes; je m'accommode sans distinction de tous les terrains ouverts qui me plaisent; je leur donne des noms ; je fais de l'un mon parc , de l'autre ma terrasse , et m'en voilà le maître ; dès lors je m'y promène impunément ; j'y reviens souvent pour maintenir la possession; j'use autant que je veux le sol à force d'y marcher; et l'on ne me persuadera jamais que le titulaire du fonds que je m'approprie tire plus d'usage de l'argent qu'il lui produit que j'en tire de son terrain. Que si l'on vient à me vexer par des fossés , par des haies , peu m'importe ; je prends mon parc sur mes épaules, et je vais le poser ailleurs; les emplacemens ne manquent pas aux environs , et j'aurai longtemps à piller mes voisins avant de manquer d'asile.

Voilà quelque essai du vrai goût dans le choix des loisirs agréables ; voilà dans quel esprit on jouit ; tout le reste n'est qu'illusion , chimère , sotte vanité. Quiconque s'écartera dé ces règles , quelque riche

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qu'il puisse être , mangera son or en fumier , et ne connoitra jamais le prix de la vie.

On m'objectera sans doute que de tels amusemens sont à la portée de tous les hommes , et qu'on n'a pas besoin d'être riche pour les goûter. C'est précisément à quoi j'en voulois venir. On a du plaisir quand on en veut avoir : c'est l'opinion seule qui rend tout difficile, qui chasse le bonheur devant nous; et il est cent fois plus aisé d'être heureux que de le paroître. L'homme de goût et vraiment voluptueux n'a que faire de richesse ; il lui suffit d'être libre et maître de lui. Quiconque jouit de la santé et ne manque pas du nécessaire , s'il arrache de son cœur les biens de l'opinion , est assez riche ; c'est Vaurea mediocritas d'Horace. Gens à cofFres-forts , cherchez donc quelque autre emploi de votre opulence, car pour le plaisir elle n'est bonne à rien. Emile. ne saura pas tout cela mieux que moi; mais, ayant le cœur plus pur et plus sain, il le sentira mieux encore , et toutes ses observations dans le monde ne feront que le lui confirmer, (a)

En passant ainsi le temps ^ nous cherchons toujours Sophie, et nous ne la trouvons point. Il importoit qu'elle ne se trouvât pas si vite , et nous

(a) Var le lui confirmer. Cette manière déformer son goût vaut

bien celle des litres, Horace et Chaulieu ne lui en diront pas plus. Reste à savoir f je le redis encore, si ce sont ici des préc^ttes vagues et stéi rileSf ou ^'ils lui sont bien appropriés.

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l'avons cherchée où j'étois bien sûr qu'elle n'étoit pas. (i)

Enfin le moment presse ; il est temps de la chercher tout de bon, de peur qu'il ne s'en fasse une qu'il prenne pour elle, et qu'il ne connoisse trop tard son erreur. Adieu donc, Paris, ville célèbre, ville de bruit, de fumée et de boue, oîi les femmes ne croient plus à l'honneur ni les hommes à la vertu. Adieu, Paris : nous cherchons lamour, le bonheur, l'innocence; nous ne serons jamais assez loin de toi.

(i) Mulierem fortem quis inveniet? Procul, et de ultimis finibus pre^ tium ejus. Proy. xxxj, 10.

yiN DU QUATRIÈME Ï.IVRE,

Sll8 EMILE.

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