‹ Œuvres de J. RacineChapitre 257 sur 390 · LETTRES. 431 18. — DE RACINE A MADEMOISELLE VITART · texte numérisé non relu

LETTRES. 431 18. — DE RACINE A MADEMOISELLE VITART

À Usez, le 26°% décembre 1667.

Je pensois bien me donner l'honneur de vous écrire il y a huit jours, mais il me fut impossible de le faire : je ne sais pas même si j'en pourrai bien venir à bout aujourd'hui; car vous saurez, s’il vous plaît, que ce n'est pas à présent une petite affaire pour moi que de vous écrire. Îl a été un temps que je le faisois assez aisément, et il ne me falloit pas beaucoup de peine pour faire une lettre un peu passable. Mais ce temps-là est passé pour moi : il me faut suer sang et eau pour faire quelque chose qui mérite de vous l’adresser; encore sera-ce un grand hasard si j'y réussis. La raison de cela, c'est que je suis un peu plus éloigné de vous que je n'étois lors. Quand je songeois seulement que je n'étois qu'à quatorze ou quinze lieues de vous, cela me mettoit en train, et c'étoit bien autre chose quand je vous voyois en personne : c'étoit alors que les paroles ne me coütoient rien, et que je causois d'assez bon cœur. Au lieu qu'aujourd'hui je ne vous vois qu’en idée; et quoique je songe assez fortement à vous, je ne saurois pourtant empêcher qu'il n'y ait cent cinquante lieues entre vous et votre idée. Amsi il m'est un peu plus dificile de m'échauffer; et quand mes lettres seroient assez heureuses pour vous plaire, que me sert cela? J'aimerois mieux recevoir un soufflet ou un coup de poing de vous, comme cela m'étoit assez ordinaire, qu'un grand merci qui viendroit de si loin. Après tout, il vous faut écrire, et il en faut revenir là. Mais que vous mander? Sans mentir, je n’en sais rien pour le présent. Faites-

LerrRe 18 (revue sur l’autographe, conservé à la Bibliothèque impériale). — 1. L’original de ce billet, peut-être incomplet; ne remplit que les deux pages d’un même feuillet. La suscription manque.

moi une grâce, donnez-moi temps jusqu'au premier ordinaire pour y songer, et je vous promets de faire merveille. J'y travaillerai plutôt jour et nuit : aussi bien n'ai-je plus qu'un demi-quart d'heure à moi, et vousmême avez maintenant bien d’autres affaires. Vous n'avez pas à déloger? seulement, comme on m'a mandé; mais vous avez même à préparer les logis au Saint-Esprit*, qui doit venir dans huit jours à l'hôtel de Luynes. Travaillez donc à le recevoir comme il mérite, et moi je travaillerai à vous entretenir comme vous méritez. Comme ce n’est pas une petite entreprise, vous treuverez bon que je m'y prépare avec un peu plus de loisir. Cependant je souhaite que tout le monde se porte bien chez vous, que vos deux infantes vous ressemblent, et que vous ne soyez point en colère contre moi de ce que J'ai tant tardé à m'acquitter de ce que je vous dois. C’est bien assez que je sois si loin de votre présence, sans me bannir encore de votre esprit. Ainsi soit-il. Vous me permettrez d'assurer ici Monsieur le Marquis* de mes très-humbles respects. Je gagerois qu’il recevra cette assurance de fort bon cœur, non pas en ma considération, mais pour la vôtre. Je n’écris pas à mon cousin, car on m'a mandé qu'il étoit à la campagne; et puis c'est lui écrire que de vous écrire.

2. Le duc de Luynes, qui demeurait alors rue du Bac, allait habiter son nouvel hôtel de la rue de la Butte (depuis rue Saint-Guillaume) sur la paroisse Saint-Sulpice.

3. Le duc de Luynes avait été créé chevalier de l’ordre du Saint- Esprit dans le chapitre tenu par le Roi le 3 décembre 1661; il fut reçu Je rer janvier 1662.

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