DE RACINE A MADEMOISELLE VITART t
À Usez, le 31°*° janvier 1662.
Que votre colère est charmante, Belle et généreuse Amarante!
Qu'il vous sied bien d’être en courroux!
Si les Grâces jamais se mettoient en colère, Le pourroient-elles faire De meilleure grâce que vous ?
Je confesse sincèrement Que je vous avois offensée ; Et cette cruelle pensée M'étoit un horrible tourment.
Mais depuis que vous-même en avez pris vengeance, Un si glorieux châtiment Me paroît une récompense.
2. Racine avait d’abord ainsi tourné ce vers : Et que moi qui savois écrire,
LETTRE 22. — 1, Revue sur l’autographe, conservé à la Bibliothèque impériale,
LETTRES. &hx
Les reproches mêmes sont doux Venant d'une bouche si chère :
Mais si je méritois d’être loué de vous,
Et que je fusse un jour capable de vous plaire, Combien ferois-je de jaloux ?
Je m'en vas donc faire tout mon possible pour venir à bout d’un si grand dessein. Je serai heureux si vous pouvez vous louer de moi avec autant de justice que vous vous en plaignez; et je ferois de mon côté un fort bel ouvrage si je savois dire vos vertus avec autant d’esprit que vous dites les miennes. Je ne vous accuserai point de me flatter : vous les représentez au naïf. S'il en est de même de la passion de Monsieur l'Abbé, je tiens qu’il n’est pas mal partagé. Et quand le portrait de Mlle Lucrèce auroit été fait par le plus habile peintre du monde, il ne sauroit sans doute égaler celui que vous faites d'un amoureux en sa personne.
Je me l’imagine en effet Tout languissant et tout défait, Qui gémit et soupire aux pieds de cette image. Il contemple son beau visage, Il admire ses mains, il adore ses yeux, Il idolâtre tout l'ouvrage.
Puis, comme si l'Amour le rendoit furieux, Je l’entends s’écrier : « Que cette image est belle! Mais que la belle même est bien plus belle qu'elle! Le peintre n’a bien imité Que son insensibilité. »
Aïnsi il ne faut pas s'étonner s’il a voulu donner une hydropique à M. d'Houÿ. Ce n'est pas qu'il ait aucune mauvaise volonté pour lui : il auroit grand tort. Mais il est si fortement possédé de l’idée de Mile Lucrèce, que tout le reste des choses lui est entièrement indifférent. J'aimême de la peine à croire que vous ayez assez de puissance pour rompre ce charme, vous qui aviez accoutumé
de le charmer lui-même autrefois, aussi bien que beaucoup d’autres. Ce n’est pas qu'il pourroit avoir eu une pensée qui l’obligeoit de procurer ce mariage. Il vouloit sans doute marier l’eau avec le vin; en mariant M. d'Houÿ à une hydropique. Mais je suis bien certain que M. d'Houÿ s'y sera fortement opposé; car, comme dit la chanson, ni le vin ni lui ne veulent point d’eau. Outre qu'il aime mieux soupirer toute sa vie auprès de vous [au] hasard d’en être quelquefois battu, et de faire tous les jours la prière.
On m'a mandé que ma tante Vitart étoit allée à Chevreuse pour Mlle Sellyer *; mais je crois qu'elle n’y sera pas longtemps, et qu’elle sera° bientôt nécessaire au fauxbourg Saint-Germain *. Elle ne manquera pas de pratique”, s’il plaît à Dieu, et elle ne se reposera de longtemps si elle attend que vous vous reposiez toutes. Peut-être qu’autrefois je n’en aurois pas tant dit impunément, mais je suis à couvert des coups. Vous pouvez néanmoins vous adresser à mon lieutenant M. d'Houy : il ne tiendra pas cette qualité à déshonneur, puisqu'il a bien passé pour mon recors*.
2. Agnès Vitart, fille de Claude des Moulins (ma tante Vitart), et mariée à Pierre Sellyer, baiïlli de Chevreuse. Voyez ci-dessus, p. 407, la note 12 de la lettre 11.