DE RACINE A L'ABBÉ LE VASSEUR
A Uzés!, le 30. avril 1662.
JE ne vous demandois pas des louanges quand je vous ai envoyé ce petit ouvrage des Bains de Vénus”? ; mais je vous demandois votre sentiment au vrai, et celui de vos amis. Cependant vous vous êtes contenté de dire, comme ce flatteur d'Horace : Pulchre, bene, recte*; et Horace dit fort bien qu'on loue ainsi les méchants ouvrages, parce qu’il y a tant de choses à reprendre, qu'on aime mieux tout louer que d'examiner les beaux et les mauvais endroits. Vous m'avez traité de la sorte, Monsieur, et vous me louez comme un vrai demi-auteur, qui a plus de bons endroits que de mauvais *. Soyez un peu plus équitable, je vous prie, ou plutôt ne soyez pas si paresseux; car je crois que c’est là ce qui vous tient. Vous auriez mille bonnes choses à me dire; mais vous avez peur de tirer une lettre en longueur. Vous avez cent autres personnes à satisfaire, tantôt le maître du luth, tantôt des chartreux, tantôt des beaux esprits, et quelquefois aussi la belle Cypassis. N'êtes-vous pas admirable dans votre lettre sur le sujet de cette Cypassis? Vous faites semblant de ne la pas connoître, et vous m'allez jeter le chat aux jambes *. Ce quolibet passera, mais pour n’y plus revenir. Je
LerTRE 27 (revue sur l’autographe, conservé à la Bibliothèque
‘impériale), — r. Racine écrit tantôt Usez, tantôt Uzés où Uzës.
2. Nous n’avons pas cette pièce, dont il est déjà parlé dans la lettre précédente.
3. « Beau! bon! parfait! » (4rt poetique, vers 428.) 4. Racine a écrit ainsi; mais il doit s’être trompé, et sans doute il a voulu écrire « plus de mauvais endroits que de bons, » comme ont imprimé les précédents éditeurs, excepté Geoffroy (1808), qui donne, de même que nous, le texte du manuscrit. 5. C'est-à-dire ; « vous allez chercher à m’embarrasser. »
vous en avois parlé en passant, sur ce que vous m'aviez mandé que vous aviez lié quelque amitié avec une demoiselle * d'Angélique, et pour déguiser cette histoire j'avois pris le nom de Cypassis, qui fut autrefois la demoiselle de Corinne. Relisez ma lettre, si vous l'avez encore, et cela vous sautera aux yeux. Mais n’en parlons plus, et croyez au reste que, si j'avois recu quelque blessure en ce pays, je vous la découvrirois naïvement, et je ne pourrois pas même m'en empêcher. Vous savez que les blessures du cœur demandent toujours quelque confident à qui on puisse s’en plaindre, et si j'en avois une de cette nature, je ne m'en plaindrois jamais qu’à vous. Mais, Dieu merci, je suis libre encore, et si je quittois ce pays, je reporterois mon cœur aussi sain et aussi entier que je l'ai apporté. Je vous dirai pourtant une assez plaisante rencontre à ce sujet. Il y a ici une demoiselle” fort bien faite et d’une taille fort avantageuse. Je ne l’avois guère vue que de cinq ou six pas, et je l’avois toujours treuvée fort* belle. Son teint me paroissoit vif et éclatant, les yeux grands et d’un beau noir, la gorge et le reste de ce qui se découvre assez librement en ce pays, fort blanc. J'en avois toujours quelque idée assez tendre et assez approchante d’une inclination; mais je ne la voyois qu'à l’église; car, comme je vous ai mandé, je suis assez solitaire et plus que mon cousin ne me l'avoit recommandé. Enfin je voulus voir si je n’étois point trompé dans l’idée que j'avois d'elle, et j'en treuvai l’occasion fort honnête. Je
6. Racine écrit démoiselle, non-seulement ici, mais deux fois encore quelques lignes plus bas, dans cette même lettre.
7. M. Édouard Fournier, dans les notes de sa comédie de Racine à Uzès, p. 79, dit que l’on montre à Uzès un portrait qui passe pour être celui de cette demoiselle. Mais ce qu’on lui à raconté à l'appui de cette tradition nous paraît bien peu concluant.