LETTRES. 535 56. — DÈ LA FONTAINE A RACINE
Du 6. juin 1686.
Porenaw, à son retour de Paris, m'a dit que vous preniez mon silence en fort mauvaise part : d'autant plus qu'on vous avoit assuré que je travaillois sans cesse depuis que je suis à Château-Thierry, et qu’au lieu de m'appliquer à mes affaires, je n’avois que des vers en tête. Il n'y à de tout cela que la moitié de vrai : mes affaires m'occupent autant qu'elles en sont dignes, c’est-à-dire nullement; mais le loisir qu’elles me laissent, ce n'est pas la poésie, c'est la paresse qui l'emporte. Je trouvai ici le lendemain de mon arrivée une lettre et un couplet d’une fille âgée seulement de huit ans; jy ai répondu : c'a été ma plus forte occupation depuis mon arrivée. Voici donc le couplet, avec le billet qui l'accompagne :
Sur l'air de Joconde.
Quand je veux faire une chanson Au parfait la Fontaine, Je ne puis rien tirer de bon De ma timide veine.
Elle est tremblante à ce moment, Je n’en suis pas surprise.
Devant lui un? foible talent Ne peut être de mise.
« Je crois, en vérité, que je ne serois jamais parvenue à faire une chanson pour vous, Monsieur, si je n’a-
Lerrre 56. — 1. Le texte que nous donnons est conforme à celui qui est dans les OEuvres diverses de la Fontaine (tome III, p. 317-321), publiées en 1729 par l'abbé d’Olivet. C’est là que cette lettre a été imprimée pour la première fois, aussi bien que la lettre 13 : voyez ci-dessus, p. 412%, note 1.
2. Pour supprimer l’hiatus, l'éditeur de 1807, et après lui Aimé-
. Martin, ont remplacé ur par mon.
ese Vois en vue de m'en attirer une des vôtres. Vous me l'avez promise, et vous avez affaire à une personne qui est vive sur ses intérêts. Songez que je vous assassinerai jusqu'à ce que vous m’ayez tenu votre parole. De grâce, Monsieur, ne négligez point une petite Muse qui pourroit parvenir, si vous lui jetiez un regard favorable. » Ce couplet et cette lettre, si ce qu'on me mande de Paris est bien vrai, n’ont pas coûté une demi-heure à la demoiselle, qui quelquefois met de l'amour dans ses chansons, sans savoir ce que c’est qu'amour. Comme j'ai vu qu'elle ne me laisseroit point en repos que je n'eusse écrit quelque chose pour elle, je lui ai envoyé les trois couplets suivants. Ils sont sur le même air.
Paule, vous faites joliment Lettres et chansonnettes;
Quelques grains d'amour seulement, Elles seroient parfaites.
Quand ses soins au cœur sont connus, Une Muse sait plaire. ;
Jeune Paule, trois ans de plus Font beaucoup à l'affaire.
Vous parlez quelquefois d'amour, Paule, sans le connoître ;
Mais j'espère vous voir un jour Ce petit dieu pour maître.
Le doux langage des soupirs Est pour vous lettre close.
Paule, trois retours de zéphirs Font beaucoup à la chose.
Si cet enfant, dans vos chansons, A des grâces naïves,
Que sera-ce quand ses leçons Seront un peu plus vives ?
Pour aider l'esprit en ces vers
Le cœur est nécessaire.
Trois printemps sur autant d’hivers Font beaucoup à l'affaire.
Voyez, Monsieur, s'il y avoit là de quoi vous fâcher de ce que je ne vous envoie pas les belles choses que je produis. Il est vrai que j'ai promis une lettre au
prince de Conti*; elle est à présent sur le métier : les
vers suivants y trouveront leur place.
Un sot plein de savoir est plus sot qu'un autre homme : Je le fuirois jusques à Rome; Et j'aimerois mille fois mieux Un glaive aux mains d’un furieux, Que l'étude en certains génies.
Ronsard est dur, sans goût, sans choix, ‘ Arrangeant mal ses mots, gâtant par son francois Des Grecs et des Latins les grâces infinies.
Nos aïeux, bonnes gens, lui laissoient tout passer, Et d’éruditions ne se pouvoient lasser.
C'est un vice aujourd'hui : l’on oseroït à peine En user seulement une fois la semaine.
Quand il plaît au hasard de vous en envoyer, Il faut les bien choisir, puis les bien employer, Très-sûrs qu'avec ce soin l’on n’est pas sûr de plaire. Cet auteur a, dit-on, besoin d’un commentaire. On voit bien qu'il a lu; mais ce n’est pas l'affaire : Qu'il cache son savoir, et montre son esprit. Racan ne savoit rien : comment a-t-il écrit ? Et mille autres raisons, non sans quelque apparence. Malherbe de ces traits usoit plus fréquemment. Sous lui la cour n’osoit encore ouvertement Sacrifier à l'ignorance.
Puisque je vous envoie ces petits échantillons, vous
3. François-Louis de Bourbon, prince de la Roche-sur-Yon, puis prince de Conti après la mort de son frère ainé, Louis-Armand de Bourbon (9 novembre 1685). Né le 30 avril 1664, il mourut le 21 février 1709. Voyez au tome I, p. 320, note 4.
en conclurez, s’il vous plaît, qu'il est faux que je fasse le mystérieux avec vous. Mais, je vous en prie, ne montrez ces derniers vers à personne; car Mme de la Sablière ne les a pas encore vus.