DE RACINE À BOILEAU
A Paris, ce 25° juillet [1687].
JE commencois à m'ennuyer beaucoup de ne point recevoir de vos nouvelles, et je ne savois même que répondre à quantité de gens qui m'en demandoient. Le Roi, il y a trois jours, me demanda à son diner comment. alloit votre extinction de voix. Je lui dis que vous étiez à Bourbon. Monsieur prit aussitôt la parole, et me fit là-dessus force ! questions, aussi bien que Madame?, et vous fîtes l'entretien de plus de la moitié du dîner. Je me trouvai le lendemain sur le chemin de M. de Louvois, qui me parla aussi de vous, mais avec beaucoup de bonté, et me disant, en propres mots, qu'il étoit très-fàché que cela durât si longtemps. Je ne vous dis rien de mille autres qui me parlent tous les jours de vous; et quoique J'espère que vous retrouverez bientôt votre voix toute entière, Je doute que vous en ayez Jamais assez pour suflire à tous les remerciements que vous aurez à faire. Je me suis laissé débaucher par M. Félix pour aller demain avec le Roi à Maintenon.
Lerree 66 (revue sur l’autographe, conservé à la Bibliothèque impériale). — r. Ici encore Racine a écrit forces. Voyez la note 1 de la page 102. Nous Y avons parlé des exemples de cette irrégularité d'orthographe qui se trouvent dans les lettres de la jeunesse de Racine; mais on voit ici que beaucowp plus tard il écrivait encore de même.
2. Élisabeth-Charlotte de Bavière, seconde femme de Monsieur, et mère du duc d'Orléans, alors duc de Chartres, et depuis régent.
J. RAGINE. vi 36
C'est un voyage de quatre jours*. M. de Terme nous mène dans son carrosse, et j'ai aussi débauché M. Hessin * pour faire le quatrième. Il se plaint toujours beaucoup de ses vapeurs, et je vois bien qu'il espère se soulager par quelque dispute de longue haleine; mais je ne suis guère en état de lui donner contentement, me trouvant toujours assez” incommodé de ma gorge dès que j'ai parlé un peu de suite. Cela va pourtant mieux que quand vous êtes parti, mais je ne suis pas encore hors d'affaire. Ce qui m'embarrasse, c’est que M. Fagon et plusieurs autres médecins très-habiles m'avoient ordonné, comme vous savez, de boire beaucoup d'eau de Sainte-Reine‘ et des tisanes de chicorée; et j'ai trouvé chez M. Nicole un médecin qui me paroît fort sensé, qui m'a dit qu'il connoissoit mon mal à fond, et qu'il en a guéri plusieurs gens en sa vie, et que Je ne guérirois jamais tant que je boirois ni eau ni tisane; que le seul moyen de sortir d'affaire, c’étoit de ne boire que pour la seule nécessité, et tout au plus” pour détremper les aliments dans l'estomac. Il m'a appuyé cela de quelques raisonnements qui m'ont paru assez solides. Ce qui est arrivé de là, c'est que présentement je n’exécute ni son ordonnance ni celle de M. Fagon. Je ne me noie plus d'eau comme je faisois * ; je bois à ma soif, et vous jugez bien
3. « Le 26 du mois dernier (Juillet), le Roi alla à Maintenon, et Sa Majesté en revint le 30, après y avoir visité les travaux de l'aquedue, et fait la revue des troupes qui y sont employées. » (Gazette du 2 août 1687.)
4. M. Hessein, leur ami commun, ét frère de Mile de la Sablière, avoit beaucoup d’esprit et de lettres; mais il aimoit à disputer et à contredire. (Note de Louis Racine.) — Pierre Hessein était secrétaire du Roi. On écrit quelquefois son nom Hesselin.
Assez est écrit au-dessus de : un peu, effacé. Alise-Sainte-Reine, près de Semur, en Bourgogne.
« Tout au plus » a été ajouté, en interligne.
Tout ce membre de phrase est aussi écrit au-dessus de la ligne.
que, par le temps qu'il fait, on a toujours assez soif. C'est à dire, à vous parler franchement, que je me suis remis dans mon train de vie ordinaire, et Je m'en trouve assez bien. Ce même médecin m'a assuré que, si les eaux de Bourbon ne vous guérissoient pas, il vous guériroit infailliblement. Il m'a cité l'exemple d'un chantre de Notre-Dame {je crois que c’étoit une basse), à qui un rhume avoit fait perdre entièrement la voix. Cela lui avoit duré six mois, et il étoit sur le point de se retirer. Le médecin que je vous dis l'entreprit, et avec une tisane d'une herbe qu'on appelle, je crois, erisimum”, le tira d'affaire en trois semaines : en telle sorte que, non-seulement il parle, mais il chante très-bien, et a la voix aussi forte qu'il l'ait jamais eue. Ce chantre a, ditil, quelque quarante ans. J'ai conté la chose aux médecins de la cour: ils avouent que cette plante d’erisimum est très-bonne pour la poitrine ; mais ils disent qu'ils ne lui croyoient pas la vertu que dit mon médecin. C'est le même qui a deviné le mal de M. Nicole ; il s'appelle M. Morin‘, et il est à Mlle de Guise‘. M. Fagon en fait un fort grand cas. J'espère que vous n’aurez pas besoin de lui; mais toujours cela est bon à savoir, et si le malheur vouloit que vos eaux ne fissent pas tout l'effet que vous souhaitez, voilà encore une assez bonne consolation que je vous donne. Je ne vous
9- Ou plutôt erysimum (comme écrit Boileau), que MM. Quicherat et Daveluy, dans leur Dictionnaire, traduisent par « cresson d’hiver, » et par « vélar, herbe aux chantres » (avec un point d’interrogation).
10. Louis Morin, né au Mans le 11 juillet 1635, mort le re mars 1715. Recu docteur vers 1662, il fut nommé associé botaniste de l’Académié des sciences en 1699. Il était fort lié avec M. Dodart.
11. Marie de Lorraine, duchesse de Guise et de Joyeuse, dite Mlle de Guise, née le 15 août 1615, morte le 3 mars 1688. En elle s’éteignit la maison des Guise.
FR
manderai point cette fois-ci d’autres nouvelles que celles qui regardent votre santé et la mienne. Je vous dirai
seulement que j'ai encore mes deux chevaux sur la L-
tère.
J'ai’?