‹ Œuvres de Jean Lemaire de BelgesChapitre 5 sur 89 · AVGVSTE · texte numérisé non relu

AVGVSTE

S il est ainsi, fille au haut Empereur, Fille à César ce puissant conquereur :

S'il est ainsi, qu'autresfois par semblant (1) Ayes aymé ce poure corps tremblant, Qui de tes mains ne prendra plus substance :

Las 8eu£fre vn peu ta hautesse et prestance Ses (2) beaux yeux clers (pour vn haut bénéfice) Prester lecture à ce derrain office. (3) Derrain dis-ie, quant à moy, qui t'escris :

Car mettant fin à mes chants, et mes cris, Je délibère, et sans feinte propose, A mes briefz iours mettre certaine pose. (4) Car : (5) Et comment pourroit vn cœur si gros, En corps si foible, et si petit enclos, Passer le iour que de moj te dépars, (6) Sans se creuer, et pourfendre en deux pars f Demydieux, ô Satyres agrestes, Nymphes des bois, et fontaines proprettes,

(1) par votre air, façon, visage. — Vu le contexte, ce ne peut pas être ici : feinte f apparence.

(2) Tes, éd. 1512.

(3) e.-à-d., message.

(4) je me propose de mettre fin certainement.

(5) Certes, donc, or. Cf. Godefroy. Et car = et en effet. Nous dirions : Car enfin.

(Ô) c.-à-d. te séparer de moi pour aller en Allemagne.

PRBMIBRE EP18TRE

Escoutez moy ma plainte démener.

Et tu Echo, qui fais lair resonner

Et les rochers, de voix repercussiues,

Vueilles doubler mes douleurs excessiues.

Vous sauez bien, que les Dieux qui tout voyent,

Tel bien mondain, tel heur, donné m'auoient, (1)

Que de plus grand ne iouit onques aine.

Vous congnoissez, que pour mai stresse et dame

Iauoie acquis (par dessus mes mérites)

La fleur des fleurs, lo chois des Marguerites.

Las, double helas, pourquoy doriques la pers ie ?

Pourquoy peult tant infortune, et sa verge,

Qui maintesfois, celle dame greua T

Elle s'en va, hol&s elle s'en va,

Et ie demeure icy sans compaignie.

Elle va voir la noble Germanie,

Elle va voir le Roy Romain son père,

Et lautre Roy son seul frère prospère,

Et tout sans moy. Helas qu'ay ie meffait T

T'ay ie desplu, ô chef d'œuure parfait ?

Ay-ie nonce (2) chose qui face à taire :

Ha rien meffait ton humble secrétaire,

Qui plus ha sceu de ton priué secret,

Qu'autre viuant, tant soit sage ou discret ?

Helas nenny : mais Fortune ennemie, (3)

Me grieue ainsi ma Maistrease et mamio :

Et faux espoir (que iauoye d'vser

Mes iours o toy) m'ha voulu abuser.

(1) Remarquer la rime, comme plu» haut proprâtUs avec agrutts, et plat bas : mesmes avec femms.

(S) cf. unnciare, faire savoir.

(3) e.-à-d. « o fortune ennemie ! c'est ainsi que ma maîtresse, etc. » On peut aussi transposer le vocatif, en reculant la virgule jusqu'à êinti.

DE L AMANT VERD

Or doy-ie bien haïr ma tristo vie :

Veu que tant t'aj par terre et mer suiuio,

Par bois, par champs, par montaigne et valee,

Et que ie t'ay maintes fois consolée

En tes dangers, naufrages et perilz, (1)

Esquelz sans moj n'auois ioye ne riz,

Et maintenant ta laisses ton amant.

cœur plus dur qu'acier ou dyamant :

Iusques à or ie ne t'aj fait offense,

Mais plus ne puis mettre obstacle ou deffense

Que de rigueur ie n*vse en mon epistre,

Là ou ma langue onques mal ne sceut tistre.

Certes, tu es (diray-ie ce dur mot)

(Mais pourquoj non ? quand nul que toy, ne m'ot)

Tu es cruelle, ou aumoins trop seuere,

Veu que ton œil, qui en deuil perseuere

(Tayme couleur sinon noire et obscure,

Et n'ha de verd, ne de gayeté cure.

Or pleust aux Dieux que mon corps assez beau,

Fust transformé, pour ceste heure, en corbeau :

Et mon colier vermeil et purpurin,

Post aussi brun, quVn More ou Barbarin :

Lors te plairois ie, et ma triste laideur.

Me vaudroit mieux que ma belle verdeur.

Lors me seroit mon dommage et ma perte,

Tournée en gain, et recouurance aperte.

Vienne quelqu'un, qui de noir atrament

Tainde mon corps, et mon accoustrement.

Mais s'impossible es toit, que ma vesture,

Peust receuoir nulle noire teinture : (2)

(1) « Eq ces mots péril et gentil, nous y faisons mollement sonner le g % prononçant perigl, g entigl.» Duval ap. Thurot, la Prononciation française, etc. 11, 295.

{& taincture, éd. 1512.

PREMIKIU: EPISTRK

Las vienne aucun,* au moins, qui à ton œil

Fasse apparoir de verd que ce soit dueil.

Mon cœur se deult, combien que d'vn verd gaj (1)

Soit mon habit, comme d'vn papegay.

Et faut il donc, si ne mest deliuree

De par Nature vne noire liuree,

Que haï soye ? et que frustré me voye

De ton regard, qui prend or autre voye ?

dur regret, qui me vient courir sus.

Seray ie donc vn autre Narcissus ?

Ou Hippolyte ? ausquelz leur beauté propre

Par grand mèche f (2) causa mort et opprobre?

le voy qu'ouy : et que mon propre chant

M'est vn couteau mortellement trenchant.

Las, si ie parle, et ciffle, et me degoise,

Et qu'en chantant ie maine douce noise,

Ce n'est pour moj, mais pour toj resiouir.

le me taira j s-on ne me veult ouir,

Ains (3) qu'on me laisse en ce lieu solitaire,

A moy moleste, et à nul salutaire. *

Las, ie voy bien que trop me nuit mon plaid :

Veu que plaisir et ioje te desplait.

Si seray dit (quand trop ie m'esuertue)

Le Pélican» qui de son bec se tue.

Bien peu s'en faut que celuy ne maudie,

Qui me donna tel' grâce et mélodie,

Par tiop m'apprendre et dittiers et chansons,

Dont autresfois tu aymois les doux sons :

Et me baisois, et disois : Mon amy.

Si cuidoye estre vn Dieu plus qu'à demy,

(1) cf. re verdie, vergolay, vert-galant, emmayoler avec verdure.

(2) msckief, éJ. 1512.

(3) c.-i-d. plutôt que de me laisser,

de l'amamt tbrd. 7

Et bien soucient de ta bouche gentile, (1) M'estoit donné repas noble et fertile.

Que diraj ie d'autres grands priuautez, Parquoy i'ay veu tes parfaites beautés :

Bt ton gent corps, plus poli que fin (2) ambre, Trop plus que nul autre varlet de chambre ?

NuA, demj nuJ, sans a tour et sans guimple, Demj vcstu, en belle cotte simple. (3) Tresser ton chef, tant cler et tant doré :

Par tout le monde ajmé et honnoré.

Quel autro amant, quel autre seruiteur, Surpassa onq ce haut bien et cest heur ?

Quel autre aussi eut onq en fantasie, Plus grand* raison d'entrer en ialousie ?

Quand maintesfois pour mou cœur affoller, Tes deux maris ie t*ay veu aocollor.

(Car tu scais bien qu'vn am^tnt gracieux, De sa dame est ialoux et soucieux) Et nonobstant aucun mot n'en sonnoie :

Mais aparmoy grand ioye demenoie, En deuisant et faisant noise et bruit, Pour n empescher de ton plaisir le fruit.

Bien me plaisoit te voir tant estre aymee De deux seigneurs, de haute renommée.

Lun fut d'Espaigne, et lautre de Sauoie, Que plus bel homme au mcnde ne sauoie.

Bien me plaisoit te voir chanter et rire, Dancer, iouer, tant bien lire et escrire, Peindre et pourtraire,' accorder monocordes,

(l)S**ttïfe,éd. 1512.

(2) fine, éd. 1528.

(3) Comment l'auteur de la Bibliothèque franco ise, l'abbé Goujet, •t-il pu penser ici A J. Le Maire lui-même Y

H PREHIF.RB ENSIRR

Dont bien ta scais faire bruire les cordes : (1) Mais maintenant, tout cela tu reboutes :

Et ne fais fors espandre pleurs et gouttes De tes beaux jeux, qui iamais n'en sont las.

Sans plus quérir ne plaisir ne soûlas, Parquoj ie suis de toj mis en oubli.

mon las cœur d'amour trop ennobli, Pourras tu bien endurer en toy mesmes De perdre ainsi la Princesse des femmes ?

D'estre priué désormais de la veûe De celle qui d'honneur est tant pour nette ?

Viuras tu bien tout seul en ceste tour, (2) En attendant son désiré retour ?

Non pas tout seul : car aussi du païs Duquel ie suis, demeurent esbahis Auecques moj, le Quin (3) et la Marmotte, Dont la tristeur desia leur mort dénote.

Prisonniers sont, leur liesse est perdue, Et sont liez par grand' rigueur non dette, la ne viuront, absents de leur maistresse, Ainçois mourront, de langueur et tristesse.

Aussi fera Broutique leur compaigne Fille à Brutus, dont parle encor Espaigne.

Elle de dueil, ses enfans nouueaux nez, Apres sa mort seront tantost finez.

(1) Tout cela est bien prouvé par la biographie de Marguerite d'Autriche.

(2) du château de Pont-d'Ain, près de Bourg- en -Bresse, en 1505.

(3) Ce ne peut pas être le rouchi quien, chien ; car plus bas on rencontre ce dernier mot tout à la française. Richelet, Trévoux, Roquefort et Lacurne Ste Palaye donnent quin ou quinaud, mâle de la guenon. — On disait aussi : quine ou quine-mine pour désigner une grimace de singe.

DE L'AMANT YEKD

poures nous ! trestous misérables !

Iugez à mort, non iamais secourables.

Mourons acoup, (1) puis que nostre Princesse

De nous s eslongne, et de nous aymer cesse.

Bien vont, o elle, vn tas d'oiseaux rapteurs,

Et chiens mordans, peruers et latrateurs.

Et nous, helas, innocent et qui sommes

Fort approchans la nature des hommes,

Elle nous laisse en pals estranger.

Qui de sa main soûlions prendre à menger :

De sa main propre, et blanche et délicate.

Ha Marguerite (à peu diray ie ingrate)

le te puis bien faire ores mes reproches,

Puis que de mort ie sens ia les approches.

Long temps ton serf, long temps ton amy cher, (2)

A ton leuer, à ton noble coucher

Depuis Zelande, (3) en Grenade, et par tout,

Suis ie venu de mon seruice à bout,

En ce lieu cy mortifère et funeste,

Ou ra volant vn ange deshonneste,

De punaisie et de vermine immonde,

Ou i'ay perdu la fleur de tout le monde.

Le Duc mon maistre, et la Duchesse après,

Dont le remors me touche de trop près.

Est ce desserte ? ay ie cecy mery ?

Ha le pont d'Ains, que fusses tu pery,

Lien exécrable, anathematise,

Mal feu puist estre en tes tours attisé.

Aumoins Princesse (en extrême guerdon)

(1) acop, immédiatement.

(2) chier éd. 1512, formant rime normande à* fermé. Comme plus bu : fier et empeseker.

(3) Embarqué A Flessiogue avec Marguerite d'Autriche.

10 PREMIERE EP1STRE

le te requiers, et te supplie vn don ; C'est que mou corps n'y soit enseuely.

Ains le me mets en quelque lieu iofy.

Bien tapissé de diuerses flourettes, Ou pastoureaux deuisent d'amourettes :

Ou les oiseaux iargonnent et flageollent.

Et papillons bien eoulourez y voilent.

Près d'vn ruisseau, ayant Tonde argentine, Autour duquel les arbres font courtine De fueille verd, de iolis englentiers, Et d'aubespins flairans par les sentiers.

Bien me peux faire honneur de sépulture, Veu qu vn-corbeau de moins noble nature Fut honnoré, et eut obseque humain Au temps iadis par le peuple Romain.

Mon tumbel donc, ainsi mis en grand' pompe, Pourueu qu'espoir ne me déçoive et trompe, S'il aduient lois que Pèlerins passans, Cherchans vmbrage, et les lieux verdissans, Près de ma tumbe, en esté se reposent, Et que dessus la pierre marcher n'osent, (Veu que sacrée à Venus sera elle) Vers eux viendra quelque gente pucelle, Gardant brebis, par les préaux herbus, Qui pour fuyr l'ardeur du cler Phebus, Parauenture auprès de la fontaine . Se voudra seoir : Et pour chose certaine Apres auoir estanché sa soif seicho, En deuisant dessus lherbette fresche, Leur contera tout le cours de ma vie, Et de ma mort (dont ie prens or enuie) Et leur dira :

DE L AMANT TKRD. 41

LA PVCELLE DIT AVX PASSANS.

Seigneurs, se Dieu vous gard, Sur ce noir marbre, ou vous iettez regard, Git l'Amant Verd, de pensée loyalle.

Lequel seruit vne dame Royal le, Sans que iamais illuy feist quelque faute.

Natif estoit d'Ethiope la haute, Passa la mer tant flere et tant diuerse, (1) Ou il souffrit mainte grand' controuerse :

Abandonnant son pais et ses gens, Pour venir cj par exploits diligens.

Laissa Egypte, et le fieuue du Nil, Espris d'amours en vn cœur iuuenil, Quant le renom de sa tresclere dame, Luj eut esmu tout le courage et l'ame, Si Tint chercher ceste région froide.

Ou court la Bise impétueuse et roide, Pour uoir la face illustre, clere et belle, Qu'il perdit, puis, par Fortune rebelle :

Et pour auoir l'accointance amoureuse De son désir. Sa langue malheureuse Laboura tant à son futur dommage, Qu'elle oublia son langage ramage (2) Pour sauoir faire, ou sermon ou harangue, . Tant en François, comme en langue Flamengue, (3) En Castillan, et en Latin aussi.

Dont à l'apreudre, il souffrit maint souoy.

Or estoit il vn parfait Truchemant,

(1) c.-à-d. sauvage et variable.

(21 primitif, sauvage.

(3) On prétend que Marguerite composa des vers en flamand aussi bien qu'en français.

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