‹ Œuvres de Jean Lemaire de BelgesChapitre 6 sur 89 · PREMIERE EPISTRE · texte numérisé non relu

PREMIERE EPISTRE

Et ne restoit fora sauoir l'Alternant, En quoy gisoit son espérance seure Si grief rebout (1) ne luy eust couru seure.

Mais laissé fut en vn trop dur seiour :

Dont il mourut de dueil ce propre iour Et luy fut fait ce monuement et tumbe, Dessus lequel pluye et rousee tombe.

Si aura il (par faveur supernelle) Louenge et bruit en mémoire éternelle.

L'AMANT VERD

Ainsi dira la bergère au corps gent, Aux pèlerins, et à maint autre gent, Qui voulentiers la mienne histoire orront, Et de pitié, peult estre, ploureront, Et sèmeront des branches verdelettes Sur mon tumbel, et fleurs et violettes :

Puis s'en iront oontans par mainte terre, Gomment Amours m'ont fait cruelle guerre :

Parquoy sera mon bruit trop plus ouuert, Que du Verd Conte, ou du Cheualier Verd. (2) Et sera dit, l'Amant Verd, noble et preux, Quant il mourut vray martyr amoureux.

Et oultreplus, à ma tumbe, de nuict, Quant tout repose, et que la Lune luit, Viendront Syluan, Pan et les Demy dieux Des bois prochains, et circonuoisins lieux, Et auec eux, les Pees et Nymphettes Tout alentour faisans ioyeuses festes :

(1) refus.

(2) Renommée plos grande que celle du Qroenê greef des flamands. C'est le chef alier Printemps en l'honneur duquel on joue « an vert. »

d* i, 'axant rw>. 15

Menans déduit, en danses et caroles, Et en chansons damoureuses paroles.

Ce seul soûlas auray ie après ma mort, Dont le désir desia me poingt et mord.

N'as tu point veu (ô dame spécieuse) Que quand ta bouche amie et gracieuse, Ha dit adieu, à moy poure esperdu, Vn tout seul mot ie ne t'ay respondu T (Aussi, comment eust il esté possible Que ie parlasse en ce dueil indicible ?) Mais seulement tout morne, triste et sombre, Gomme desia sentant mortel encombre, Ta noble main doucement ay baisée Congé prenant de ta hauteur prisée, Et maintenant à la mort me prépare, Puis que ie voj l'heure qui nous sépare.

Helas comment me pourray ie donner La mort acoup, sans gueres seiourner T (1) Je n'ay poison, ie n'ay dague, n'espee Dont estre puist ma poitrine frappée.

Mais quoy ? cela ne m'en doit retarder, Qui mourir veult, nul ne l'en peult garder.

Quand Portia, pleine de grands vertus.

Voulut mourir pour son mary Brutus, Nonobstant ce que ses gens eussent soing Qu*auoir ne peust venin, ne fer au poing* Elle neantmoins pour fournir son deuis, Se feit mourir mengeant des charbons vifs.

Par ainsi donq à vn cœur haut et fier, On ne sauroit son propos empesoher :

Car moins grieue est la mort tost finissant, Que n'est la vie amere et languissant.

(1) sans tarder.

Page 1