‹ Œuvres de Jean Lemaire de BelgesChapitre 54 sur 89 · DU DESIRA. 15D · texte numérisé non relu

DU DESIRA. 15D

Si n'eussent nulz ia esté si habiles, Que de les croire on se fust aduisé.

grief instant mal prias, mal deuisé, Malaffreant, (1) malheureux, malapoinct, Que les cieux ont fait tourner en vn poinct.

Les cieux, le temps, la dure destinée, La flere mort, l'importable accident, Ont perpétré par fureur forsenee Aigreur si forte, et de telle heure née, Que toute chose en ha dueil euident :

Voire tel dueil, qu'il est ia résident En mille cœurs : et y ha prins son siège Pour tout iamais, sans qu'on le desassiege.

Daeil double, dueil douloureux et dolent,

Dueil renforcé sur toute doleance

En ha maint cœur hors de toute allégeance :

Mais qui l'ayt terrible et violent,

Dame Nature en ha plus grand* souffrance.

Voyez la là, la plus belle de France

Sombre, ternie, estonnee, esbahie,

De toutes pars de courroux enuahie. (2)

Regardez la, nobles cœurs féminins, Recongnoissez rostre mère Nature :

Desployez y toz yeux doux, et bénins, Voyez comment par horribles venins Elle ha changé sa belle pourtraiture.

Certes de vous elle ha fait nourriture :

Parquoy deuez de voz pleurs à ses larmes, Et de voz cris à ses dolens alarmes.

(1) pour mal aferant, a*/errant y aflrant, peu conTenable.

(2) chagrin, douleur.

ItiO LA MAINTS

Elle se deult par si aigre douleur, Qu'elle ne peult vn seul mot exprimer. Elle ha despit de si noire couleur, Elle ha desdain d'vn si tresgrand malheur , Qu'elle ne veult, et ne l'ose nommer.

Elle ha de honte vue si pleine mer, Qu elle n'ha voix qui le suffise à dire, Tant est son cœur remply de dueil et d'ire.

Honte dis ie : voire honte honteuse.

Du grand deffaut qu'elle ha ores commis.

C'est ce dequoy elle est si despiteuse,

Et qu'on la void si morne, et si piteuse.

Ayant ses sens tous lasches et remis,

Car au besoin ilz se sont endormis.

Sans se haster de secourir à temps

Le beau fleuron, tout l'honneur du printemps.

Le laurier verd, le cèdre somptueux, Et le eypres souef, odorifere, Le pin hautain, l'oliuier fructueux, Qui par vn vent froid et impétueux, Est rué ius en mort soporifere, Ha fiere mort horrible, et pestiféré.

As tu osé, sans respit, sans recœuure, Faire tarir vn si noble chef d'œuure ?

Et vous, helas, Nature noble dame, Ou estiez vous, que faisiez vous alors ?

Faisiez vous naistre, ou Viconte, ou Vidame ? Labouriez vous adonques autour d'ame Qui mieux vaulsist ou de cœur, ou de corps ?

Certes nenny, ce sont les miens recors :

Car tel estoit son estre, et sa naissance, Que de mieux faire en vous n'y ha puissance.

bu Nsnft. 161

En tous n'y ha pouuoir, sauoir, ne force De bastir corps plut parfait, plus entier, Ne plu* ayant de seue sons l'escorce, Le tronc plus droit, ne la tige moins torse, ' Ne plus duisant en ce mondain sentier.

Ce que f en dis, ie le dis Toulentier, Pour demonstrer que s*on vous en excuse, Nonchaloir Tient qui fort vous en accuse.

Las qu'ay ie fait Nature ma maistresse, le vous ay poinct, ou ie vous deusse oindre.

Vous en auez desia si grand' destresse, Qu'impossible est d'y aocroistre tristesse :

Et oultreplus ie tous suis Tenu poindre, Mercy tous crie, et tous Tiens les mains ioindre : Car ie scay bien que faute n'y ha lieu, Mais tel estoit le bon plaisir de Dieu.

Helas ma sœur, tresclere Rhétorique, Bouche dorée, et langue melliflue, Secourez nous en cest affaire oblique, Vociférez à cry haut, et publique, La grand douleur qui en Nature afflue.

Vous n'en direz parole superûue, Quand or 9 mettriez pour tous exerciter, Dix fois cent ans à son dueil reciter.

Quant est de moy, pas n'en ay douleur moindre : (1)

Mais non pourtant esuertuer me vueil

Par tous moyens, si i'y puis or* atteindre

Ses grands douleurs au Tif tirer et peindre,

A tout le moins ce qui s'en Toid à l'œil,

Si me oonuient faire ensemble vn recueil

(l) Ane. Mendre.

m. li

De tous mes biens, mon art, et mon sauoir, Pour le pourtrait de sa tristesse auoir.

I'ay pinceaux mille, et brosses, et oustils, Or et asur tout plein mes coquillettes :

I'ay des ouuriers tant nobles et gentilz, Enffins soudains, agus, frais, et subtils I'ay des couleurs blanches, et rermeillettes. D'inuention i'ay pleines corbeillettes :

I'ay ce que i'ay, i'ay plus qu'il ne me faut, Si n'ay point peur d'auoir aucun défaut.

Et si ie n'ay Parrhase, ou Apelles :

Dont le nom bruit par mémoires anciennes,

I'ay des esprits récents, et nouuelets.

Plus ennoblis par leurs beaux pincelets

Que Marmion iadis de Yalenciennes,

Ou que Fouquet, qui tant eut gloires siennes.

Ne que Poyer, Roger, Hugues de Gand,

Ou Ioannes qui tant fut élégant. (1)

Besongnez donc, mes alumnes modernes, Mes beaux enfans nourris de ma mamelle, Toy Léonard qui as grâces supernes, Gentil Bellin, dont les loz sont eternes :

Et Pcrusin qui si bien couleurs mesle :

Et toy Iean Hay, ta noble main chomme elle 1 Vien voir Nature auec Iean de Paris Pour luy donner ombrage et esperits.

Faites broyer sur vos polis porphyres Couleurs duisans à mon intention :

(l) Marmion, l'enlumineur de Valenciennea, Jean Foaquet, maître de Jean Poyet, Roger Van der Weyden, Hugo Van der Goes et Jean Van Eyck. V. La Couronne Margaritique et A. Pincbart, les Œuvre* de J. Le Maire au point de vue de l'histoire artistique (Bruxelles 18Ô6).

DU BBSIRÈ. 165

Toutes 'de noir et de diuerses tires.

Pour exprimer les douloureux martyres

Que Nature ha par grieue infection.

Faites mesler paste oarnation,

Ne destrempes que noir de flambe, ou bistre :

C'est la couleur qui de dueil est ministre

Laissez à part synople, et azur d'acre, Lacque, yerdgay, toutes hautes couleurs :

Gardez les bien, pour quelque image sacre, Pour estoffer statue, ou simulacre Qui soit de prys, et de riches valeurs.

Icy ne faut que touches de douleurs :

Car d'or moulu Nature ne se pare, Quand quelque grief de ioye la sépare.

Yojez la bien, et remarchez son estre : (1)

Notez son œil couuert dun sourcil triste :

Elle ne bransle à dextre ne à senestre.

Dessus son pis ne bouge sa main dextre,

En regardant le defunct en son giste.

Bien est il vray, que ses souspirs vont viete :

Mais plus ne sont ses leures coralines,

Veu qu'elle ha tant d'angoisses si malignes. (2)

Ne peingnez point Nature rubiconde, liais toute ombreuse, et pleine de soucy. Ne la monstrez fertile ne féconde, Mais tout ainsi que poure, et vereconde, Quand elle yoid son fruit mort, et transi.

Son noble fruit qu'elle auoit fait, ainsi Comme vn miracle en humain personnage, Et mort la prihs en la fleur de son aage.

(1) cf. Ducange remrcatus.

(2) Delà, dans Lafontaine, Y ongle maline. %

Fait l'auoit elle en ses dimensions Grand, corpulent, et de belle crouure :

Taillé, poortrait sans imperfections, Fort et puissant en toutes actions, Bénin, affable, et hardi par mesure.

Doux et humain, sans faute, et sans brisure : Large, courtois, éloquent, prompt, et sage, Ajant le cœur de mesme le corsage.

Fait et formé l'auoit Nature digne D*estre vn grand Prince au mondain territoire : De cœur hautain, d*accointance bénigne, Bel en habit, en armes fort insigne, Aymant honneur, et vertu méritoire, Aymé de tous : c'est chose bien notoire, Bien conseillant, et mieux exécutant, Oueres de gens n'ont eu de grâces tant. (1)

Estes vous donques eshabis orendroit, Si Nature est pensiue, et soucieuse,

(1) Le Loyal Serviteur, biographe de Bayart (éd. de la Société de l'Hit t. de France) raconte que Ligny, « ung gentil prince de la maison de Luxembonrg, fut le premier de la cour de Charles VIII (à Lyon) à a gecter son œil sur le jeune Bayart. » Celui-ci lui avait été prétenté par le duc de Savoie, cousin germain de Ligny. Bayart fut successivement page et gentilhomme du comte Louis et le suivit dans les campagnes d'Italie en 1494 et en 1499. En 1500, il « portoit son guydon » sous les ordres du lieutenant principal Loys d'Ara. Bayart et Ligny rivalisèrent alors de générosité (cf. Loyal Serviteur, p. 85). Quant à la bataille de Fornoue où Ligny commandait les gentilshommes de la garde dont il était colonel, le même biographe dit : « A la première charge le bon chevalier sans paour et sans reprouche se porta triumpharament pardessus tous en la compaignie du gentil seigneuiftde Ligny.» (p. 56).

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Quand elle void que la mort, qui mordroit Sur le dur fer, luy toit ainsi son droit, Par sa rigueur rude, et mal gracieuse ?

Vous voyez bien, que la fleur précieuse Qu'en son verger elle auoit bien plantée, Gist or* enuerse, et à terre iettee.

Que vous semble il de ses piteux desrois, Dont mort ha fait voler les estincelles ?

Seigneurs puissans, nobles, Princes, et Roys, Vous congnoissez que ses dards forts et roids, Sont trop agus pour voz foibles forcelles :

Et quant à vous, dames et damoiselles, Vous voyez bien au propos ou nous sommes, Que perdue est la fleur des gentilzhommes.

Dont en faneur de maintes gens plourans, Souffrez qu'on tire (1) ainsi comme ie dis Dame Nature, ayant les yeux mourant, En force pleurs, et larmes decourans :

Le chef baissé, les sens tout arudis.

Et qu'on la fasse ainsi qu'estoit iadis Andromacha, quand d'vn cœur désolé Son mary vid meurtri, et affollé.

Peintres prudens, le defunct vous aymoit :

Mettez Nature auprès de luy dolente :

Et le tirez ainsi que s'il dormoit.

Ou si les yeux en veillant il fermoit :

Car point n'est mort d'achoison violente, Ains est seiche par langueur longue et lente, Qui ha matté ses beaux membres massifz L'an de son aage enuiron trentesix.

(1) cf. portrait de pour traire.

Peicgnez Nature obscure, obnubilée, Auprès du oorps misérable esperdue, Comme impossible à estre consolée, Comme Thamar par force violée :

Comme Venus qui sa ioye ha perdue, Quand elle vid la personne estendue De son mignon Adonis le tresbel, Ou comme Eua plourant son fllz Aboi.

Encores plus, tirez la moy fort brune Lointaine à l'œil par bonne perspectiue :

Souffrant éclipse ainsi comme la Lune, En quelque forme estrange, et non commune.

Pour demonstrer qu'elle est lasse, et chetiue. Ne luy baillez point d'art delectatiue, (1) Ne fleurs, ne fruit, ny œuure délicate.

Et m'en croyez, ie suis son aduocate.

Pourtrayez la, si vous sauez entendre, Comme vne tourbe ayant aduersité ; Comme vue gent qui se veult le cœur fendre Pour quelque grief qui est venu offendre, Ainsi qu'on treuuue en maint lieu recité, Pourtrayez la comme la grand cité Hierusalem, Machabee plaingnant, Ou Romme autour du corps César soignant.

Non, laissez tout, vous n'y sauriez toucher, Vous n'y pourriez à mon gré satisfaire.

Ce cas icy est si haut, et si cher, Qu'on ne sauroit en sorte le coucher Condigne ajBsez, selon le triste affaire, Car Nature est pour venir au parfaire

(1) Art piperesse et mensongère , dans Montaigne.

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Plus trouble en cœur, qu'onques ne la peingny, Pour le trespas do Conte de Ligny.

Or donc, ma sœur, il faut bien qu'on desploye

Vostre trésor, car mes sens y défaillent.

Ha main refuit, mon engin si reploye, (1)

Si est besoing que vostre langue employé

Lee mots dores, que les hauts Dieux luy baillent»

Pour estre organe aux grans regretz qui saillent

De l'estomach de Nature, en grand nombre :

Car ie congnois qu'on ne peult peindre vn ombre. (2)

LACTEVR.

Si tost que Peinture la flourissante iouuencelle eut acheué son dire, le silence de tous les assistans fut entrebrisé par vn grand effbrcement de sanglouts impétueux, saillans de leurs dolentes poitrines, comme vn gouffre marin : lesquelz sentrepressoient par si aspre suyte, que à peine donnoient ilz lieu dyssue les vns aux autres. Tellement, que iestime non estre imaginable vne plus désolée compaignie. Dame Nature tousiours perseuerant en son estonné maintien, sembloit estre rauie en ecstase, et ne monstroit aucun geste exteriore de mouuement sensitif. Sinon que après auoir tiré vn grand souspir de la parfonde mine de son douloureux penser, elle ietta sa vette triste et esplouree sur la noble Nymphe Rhétorique sa fealle et bien aymee : ainsi que par manière dexhortation tacite. Et lors la pucelle Rhétorique toute surfondue de compassion égale à celle de sa maistresse, et de sa sœur, et ce neantmoins

(1) Ma main recule, mon esprit également se retire.

(2) Masculin au sens propre, et féminin au sens figuré de fantôme, spectre.

pleine de compréhension ague, et perceuant à vn seul gain dœil (l)len tente de sa dame, disposa sa contenance ainsi que pour parler, et commença à entreouurir sa gracieuse bouche. Laquelle chose voyant la plus que pitoyable assemblée, se hasta de donner quelque interpos à son gémir pour près* ter escout (2) à la sienne éloquence, trop plus affectueuse, que flou rie. Et par manière de prompte action vnchacun des plus apparens dressa le chef, et feit signe de taciturnité. Adonques la céleste perle Rhétorique, dune voix tremulente, et dun accent résonant, dressa son doux langage, ainsi que responsif à la treschere sœur Peinture la belle, et dit ce qui sensuit :

RHETORIQVE.

S'il est ainsi, ma douce sœur germaine, Que ta main noble, et ta touche hautaine, Peindre ne puist, n'au vif imaginer Le dueil que fait ores Nature humaine, Pour la grand* perte outrageuse et vilaine, Dont mort qui mord, luy fait souffrir la peine Quand elle void ses fruits exterminer :

Qu'en diray ie moy lasse, poure, humblette, Peu affluente aux biens que vertu preste.

Et peu duysant à grand' chose assener ?

Mon sens petit, et ma langue sobrette Ne suffirait à si hautaine emplette :

Car point ne suis si sage, ne si preste, Que bien ie sceusse vn tel cas terminer.

Là ou ton œil ne peult ruer emprise,

(1) V. guigner , l'aliéna . mn\en, le flam. oogwenk, clin d'osil.

(2) En rouchi, ascouter, en patois de Qand : acout geve*.

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