DO MURÉ
Là ou ta main se hayt, et se desprise, Pour non pouuoir mettre à effeot son dueil :
Là on ton sens se perd, et se desbrise, Et de fournir ne scait trouuer la guise, Il ne faut ia quo d'atteindre ïy vise :
Car tel obiect est trop haut pour mon œil.
Bien est il vray, et n'est nul qui le nie, Qu'ensemble auons concorde si vnie, Que quand tu ris, ie n'ay goutte de dueil :
Quand tu resplends, ie suis gaje, et flourie Quand on te quiert, aussi chacun me prie :
Mais si tu meurs, ie ne suis point en vie :
Et si tu faux, i'ay bien poure recueil.
Tu es, et fus de Nature l'image, Le vray miroir, qui son noble visage Nous représente en ton riche sauoir.
Tu l'ensuis or', par si propre estimage, Que ton œuure est toute vne à son ouurage ; Dont par ta main industrieuse, et sage, Notice auons des choses sans les voir.
Tu es des Grecs Hnuention produite, Et des Romains l'amour et la poursuite :
De toutes gens la richesse, et l'auoir :
De Roys l'acueil, des Princesses la suite :
Des moins lettrez la lecture bien duite, Pour recréer les yeux humains construite, Et pour aux sens volupté conceuoir. (1)
Or as tu ia fait l'essay, et l'espreuue
Par ton beau dire, aussi coulant qu'vn fleuue,
De designer Nature en sa douleur,
(l) On voit qoe J. Le Maïre fréquentait beaucoup les peintres. Ligny les aimait aussi.
Qui pleure tant, qu'il est aduis qu'il pleuue :
Maie touteefois» manière tu n'y treuue,
Aine faut chercher quelque autre façon neuue,
Pour exprimer son dueil, et ta palleur.
Tu Fas voulu peindre mortifiée,
De noir esteinte, et de mort defflee :
Maie n'y suffit ne pinceau, ne couleur :
Car tant elle est de tristesse alliée,
Loing de plaisir, et de ioye deeliee,
Et à gémir si prompte et dediee,
Qu'elle en perd tout, et plaisance, et valeur.
Et qu'il soit vraj, la preuve en est naTue :
L'air en est trouble, et la saison tardiue :
Ne le printemps ne s'en peult auancer.
Le froid venteux contre les fleurs estriue, Toute personne en est matte, et pensiue, Maint fleuue grand en sault hors de sa riue.
Brief, toute rien s'efforce à s'en courser.
Donc si Nature estant iadis risible, Belle en regard, fiourissant au possible.
Est à présent en laideur sans cesser, Et n'est à toy tirable, ne pingible, Comment sera son dueil à moy dicible, Ny à autruy cler, ou intelligible ?
le ne le scay ne dire, ne penser.
Ce donques veu, pourquoy me semons ores A ton subside, et mon aide implores Pour circonscrire vn dueil si ténébreux ?
Tu me dis clere, et de beaux mots me dores :
Mais les vertus dequoy tu me décores, Sont orendroit aussi noires que mores.
Quand le temps voy si pesant, et ombreux.