‹ Œuvres de Jean Lemaire de BelgesChapitre 62 sur 89 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

DE LHISTOIRB MODERNE, DU PRINCE SYACH ISMAIL, DIT SOPHY ARDVELIN,

Roy de Perse et de Afede, et de plusieurs autres Terres

et Provinces.

Apres avoir monstre ( 1 ) combien il y ha de différence entre Schismes et Conciles* et que les Schismes sonnent tousiours en mal, et les Conciles en bien : et que le vingtquatrieme tresgrand schisme futur sera précurseur de la venue d'Antéchrist : nous monstrerons consequemment lequel est digne de plus grand louenge ou reprehension, ou le Chrestien qui ha promis et iuré solennellement faire la guerre aux Turcz et mescreans, et nen fait rien» ains garde les autres de ce faire : et qui plus est, trouble et scandalise toute la Chrestienté, ou lautre qui nha point de loy, et neantmoins tache à destraire les autres infidèles de la loy Mahomethiste. Et qui plus est, ledit Prince sans loy (sinon de Nature comme on dit) enhorte par exemple

(I ) Ce préambule n'est justifié que dans les éditions qoi, comme celles de 1528, 1533, 1548, etc., font réellement précéder Z* différence des Schismes et des Conciles. Jean de Tournes, l'éditeur lyonnais do 1549, s'avise seulement de supprimer, après venue d'Antéchrist, les mots : selon la teneur et promesse que nous avons faiete au premier prologue de cette œuvre.

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de fait, et seffcrce dadmonnester par ambassades expresses, les princes Chrestiens à faire le semblable : là 06 eeluy qui se dit ie chef de la religion Chrestienne, monstre tout lopposite. Pour lesquelles choses declairer plus à plein, iay cueilli la généalogie et les gestes de Syach Ismail, dit Sophy : coniecturant que parauenture il pourrait estre précurseur d'Antéchrist (ie ne scay, Dieu le scait) mais ce que ie mettray icy de sa généalogie et progression, ie lay aprins à Romme et à Venise par escritures autentiques, et dignes de foy. Et en ayant veu (1) aussi nouuelles correspondantes escrites à lempereur Maximilian, et à Madame Marguerite Auguste, et ailleurs.

Nous diuiserons ce présent Opuscule en trois petites parties. En la première partie sera declairee la généalogie et origine du Prince Sophy. En la seconde, de sa manière de viure, et de ses premières fortunes. Et en la tierce, du merueilleux auancement et progression de ses armes belliques.

De lancienne généalogie du oosté paternel* du Prince Syach Ismail, dit Sophy Arduelin Kusetbas, Btnazery \ et de la cause desdits surnoms : et de sa grand noblesse, du costé maternel.

Mahometh séducteur, faux Prophète, et législateur de la loy Sarrasine, eut vn sien frère, nommé Haly. Lequel après la mort de son père, demouré petit enfant, fut nourri et esleué de son frère Mahometh, lequel le traita

(1) etenay veu (éd. 1511, 1528, 1533 et 1548). De même en Promptuaire des Conciles (Lyon, 1532). Le 18 décembre 1509, J. Le Maire écrit de Dole à Marguerite qu'il a traduit de l'italien les Oestes A e Sophy et prinse d'Orant (prise d'Oran par Xi menée).

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très bien, et lauança tousiours au plus quil peut en honneur mondain. De cestuy Haly, par droite et vraye ligne masculine, est descendu celuy qui de nous auiourdhuy vulgairement est appelle Sophy. Et ainsi comme ceux qui descendent en ligne masculine de Mahometh, sont appeliez Scriphy de Mahometh, semblablement ceux qui descendent dudit Haly, sont nommez Scriphy de Haly. Et ceux cy ne sont pas moins honnorez que les autres enuers les peuples du Royaume de Perse, lesquelz ne honnorent pas moins Haly, que Mahometh.

Or nest ce pas son vray et propre nom Sophy, mais de leur secte et religion : laquelle veult et commande, que par humilité, ilz ne portent aucun accoustrement de teste, qui soit de chose plus précieuse que de laine. Et pource quen langue Arabique la laine se nomme Sophy, ceux de ladite secte sont appeliez Sophy. Hz doiuent viure en poureté, abstinence de vin, et de viandes, et en continuelles veilles et oraisons : combien que plusieurs dentre eux obseruent mal toutes ces choses maintenant.

Son propre et vray nom est Syach Ismail : cestadire le Prophète Ismail, duquel les ancestres, et mesmement son père de fresche mémoire, ont tousiours esté seigneurs dune petite contrée nommée Arduel, à cause de laquelle lesdits Sophys ont aussi esté nommez Arduelins. (1)

Encores sont ilz nommez daucuns autres Etnazery. Pource que leur coustume estoit de porter vne tocque, diuisee en douze bendes. Et Nazer, en langage Arabiq,

(1) Ismail l* r , shah de Perse, fondateur delà dynastie des Sofls ou Sefewis né le 17 juillet 1487 à Ardébil, mort le 10 mai 1524. Grand conquérant, prophète redouté et poète admiré. Cf. De Hammer, Hiet. de l'empire ottoman. — Quant aux Scriphy, c'est pour Chéri/.

90S BlftTOlBE MODBRMB

signifie douze. Laquelle tocque, ou barrette, pouroe quelle est toute rouge, se nomme Kuselbas : qui vaut autant adiré, comme teste rouge. Si que ceste secte, pour diuerses causes et accidens, ha sorty diuers noms.

Le père de cestuy Sophy, fut homme de grand literature, tant en la Théologie de leur loy (ou plustot superstition) comme en plusieurs autres sciences, et principalement en Astrologie. Il fut de poure et honneste vie, pour lesquelles raisons, il fut grandement aymé et honnoré du Roy Kazembech, que nous disons Vsumcassan, tellement quil luy donna sa propre fille en mariage, de laquelle est yssu œstny Syach Ismail, que nous disons Sophy. Parquoy, il appert, que de par sa mère il est extrait de tresnoble et Royale lignée.

Des premières fortunes du Prince Syach Ismail, surnommé Sophy Arduelin, Btnatery, Kuselbas : Comment il fui exilé après la mort de son père, et depuis retourna à sa seigneurie. De ses mœurs et manière de mure, et de sa forme, et grand libéralité. Et de la merveilleuse hayne quil ha contre la nation des Turcz.

Tant comme le père de cestuy Syach Ismail fut en vie, il tacha tousiours de nourrir et introduire son filz en noble accoustumance, et façon de viure. Si comme, en bonnes lettres, et mesmement es escritures de leur loy. Si dit on, que par sa science d'Astrologie, il congnut & la naissance de son filz , quil seroit vne fois merueiileux homme. Toutesuoyes il ne fut point permis au poure père dinstruire longuement son filz, pource que dedens brief temps le Roy Kazembech, Vsumcassan dessusnommé alla mourir. Auquel Vsumcassan , le bon Duc Phelippes de

DT PRINCE STACB ISsUlL. * 905

Bourgongne enuoya ses ambassades,- pour linciter contre les Tarez. Ainsi appert, que le Roy Vsumcassan fut ayeul maternel du présent Sophy. (1)

Si succéda après Vsumcassan au Royaume de Perse, son filz nommé Iacobbech : lequel auoit en si grand hayne le père dudit Sophy (pource que parauenture il luy sembloit moins noble, et indigne dauoir espousé sa sœur) que tantost après quil fut establi en son Royaume, il le persécuta à toute rigueur, et luy tollut ce peu de païs quil auoit, et finalement le feit mourir.

Or auoit Syach Ismail au temps de la mort de son père, seulement huit ans ou ônuiron : mais quelque petit et ieune quil fut, il luy fut nécessaire et eut bien le sens de senfuyr, (2) pour crainte de la mort. Si sen alla bien loing : cestasauoir en la prouince de Geylan, prochaine de la mer Caspienne, voisine de Tartarie : et sarresta en vne cité nommée Lezian, (3) de laquelle viennent à Venise plusieurs draps de soye et tapis veluz. Si demoura illec long temps en la court dun seigneur, nommé Pirkayl. Et le temps pendant quil y fut, cestasauoir huit ans, et plus, il ne voulut onques taster de viande de court, pour prière ou exhortation quon luy sceust onques faire : mais viuoit seulement de ce quon luy donnoit en ausmone. Et oe qui luy demouroit de son repas, il le donnoit derechef tout pour lamour de Dieu aux poures.

Maintenant il peult estre en laage de vingthuit ou trente

(1) Le nom a été encore plus généralisé en Europe :

Qoand je suis seul, je fais au plus brave un défi,

Je m'écarte, je vais détrôner le Sofi. Lafontainb.

(2) Il comprit la nécessité de s'enfuir.

(3) Lahidschan, dans le Ghilan, province du royaume de Perse.

904 HISTOIRE MODKftftE

ans. (1) Petit, quant à la stature, et quant à la corpulence grasset, de forme assez belle, ferme, et constant en iustice. En telle sorte que tous ses capitaines constituez au gouuernement de diuerses citez et prouinces, lesquelz il ha trouué auoir vsurpé les biens des subietz et priuees personnes, ou commis quelque autre delict, il les ha tous fait mourir, et ha donné leurs, offices à autres.

Il est libéral, autant quil est possible de dire. Et namaane ny or ne richesses, ne point ne les estime. Et auec ce, despend tant, et donne tant, que tout le monde sen esmerueille. Et sont plusieurs gens qui pensent et cuident, quil ayt congnoissance des trésors mussez en terre : et quand il ha mestier de finance, quil en puist trouuer à sa poste. (2)

Il boit du vin, mais secrètement, et menge chair de porc. Lesquelles choses sont défendues en la loy Mahomethiste. Et pour la grand hayne quil porte & la nation des Turcz, il fait tousiours nourrir en sa court un pourceau gros et gras. Et pour despriser et auilenner le Roy des Turcz, il fait nommer ledit pourceau Pazahith, qui est le propre nom du Turc à présent régnant. (3)

Son plaisir sexerce en toute chose vertueuse, tant douurage manuel, comme de labeur destude et dentendement. Et quand aucun luy vient présenter quelque chose digne destination, il la paye tousiours au double, voire trois fois plus quelle ne vaut. Ne iamais personne ne se part de luy sinon content, et bien satisfait.

(1) Si cet écrit est de 1511, Ismaèl nVait que 24 ans.

(2) Sa poste — iua potestas. Ce Sofl, roi philosophe ou théologien, devait être considéré comme un sorcier.

(3) Bajazet II.

DV millGR SYACH ISMAIL. 906

De ceux de sa court, et de ses subietx, il est adoré comme Prophète. Et luy pour plus grand réputation, ne se laisse voir, sinon la faoe conuerte et voilée, comme faisoit iadis Moyse, auf enfans d'Israël.

Touchant la luxure, il est assez honneste , selon la coustume du pals, et selon ce que porte sa loy. Il nha esclaue nulle, ne femme qui soit coniointe auec luy, sinon par mariage. Et ioy terminerons la deuxième partie.

La troisième parité de ce Traieté, qui est des grands conquesies, et faits darmcs, du Prince Syach Jsmail, surnommé Sophy. Bt premier du recouvrement de son pais, et patrimoine éCArduel : et comment il conquit la cité de Symiaque. (1)

Maintenant reste la tierce et dernière partie, qui est des gestes merueilleux du Prophète Sophy, quant à la guerre. Doriques il faut entendre, que endementiers quil fut fuitif, et exilé de son païs d'Arduel, durant le temps de sa prime ieunesse, il se tint en la cite de Lezian (comme dessus est dit) près de la mer Caspienne, voisine de Tartarie. Et durant ce temps mourut son oncle maternel et mortel ennemy, le Roy Iacobbech, lequel (comme dessus est dit) auoit fait mourir le père de Sophy, et vsurpé son païs et ses terres. Par la mort duquel Roy Iacobbech, oncle de Sophy, le Royaume de Perse fut tout esmu aux armes, et mis en telle controuerse de guerres et diuisions, quen moins de deux ans, lestât Royal fut entrechangé et remué par cinq fois.

Pour lesquelles choses (cestasauoir, que mort son ennemy capital, et les nobles hommes et gensdarmes du Royaume

(1) Symoniaque, éd. 1528. C'est Schemachi, ville du Shirwan, renommée pour ses soieries.

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de Perse, occupez continuellement à guerroyer Ion lautre) il fat facile à Syach Ismail de retourner en son pela, et ncouurer son héritage et succession de son père : cestasauoir la contrée d'Arduel, en laquelle il estoit souuerainement aymé et honnoré de ses subietz.

Lequel sien demaine recouuré et obtenu pacifiquement, et illec demourant aucun temps, il rassembla vne petite armée (si armée se doit nommer) cestasauoir de trois cens hommes seulement, à tout laquelle il se tira vers vne cité nommée Symiaque, non pas trop loing de son païs, qui est vn lieu dont (1) les Vénitiens apportent les soyes grosses, et antres semblables marchandises. Laquelle cité de Symiaque il print soudain, et À despourueu, et la mit à aacquement : cestasauoir, au feu et à lespee, plustot miraculeusement, que par force de gens quil eust auec luy. Attendu que ladite cité deuoit estre suffisante pour résister à vne puissante armée, de plus de trois mille cheuaux.

Comment les Persane tiennent Syach Ismail, surnommé Sophy* ainsi comme vn Prophète anciennement promis en leur loy. Et de la crainte que le Turc ha de luy.

Apres ceste emprinse acheuee, la renommée de Sophy creut et sestendit si auant, que de plusieurs lieux et pals circonuoisins sassembloient à luy grand nombre de gens de sa secte et loy. Et la cause estoit, pource que par leurs liures ils trouuoient prophétisé, quil deuoit venir vn nouueau Prophète en leur loy, lequel deuoit accroître et exaulcer icelle, et fouler, abaisser et destruire toutes les autres.

(1) pour (Toi. On trouve encore dans Voltaire (Mahomet) II, 1 : « Ma vie est dans les camps dont vous m'avez tiré. »

DV P&UiCK SYACH ISMAIL. !<07

Dont pour aduertir les lisans, il est asauoir que la secte de Mahometh est diuisee en lxxii. sectes principales : comme expressément il est designé en l'Alcoran, qui est le fondement de leur loy. Et met (1) après, que des lxxii. vne seule va en Paradis, et toute la reste au feu d'Enfer. Si laisse (2) sans détermination celle qui va en Paradis. Et de là vient, que chacun tient la sienne estre bonne. Desquelles lxxii. la secte de Sophy est lune. Si croient entre eux, que cest celle seule qui meine les gens en Paradis. Et disent, que cestuy Syach Ismail, ha esté enuoyé de Dieu, pour la publier et manifester à tout le monde, et pour agrandir et magnifier icelle, et destruire totalement les autres lxxi. En manière que sil est possible, il ne demourera aucunes des autres, ainçois seront mises en obliuion (3) perpétuelle.

Et de là vient, que larmee de Syach Ismail est toute sans ses despens ou gages, ainsi comme se fait la croisée entre nous, pour aller contre les infidèles. Et À ceste cause, de tous les quartiers d'Asie, les hommes de sa secte, courent à luy, auec tous leurs biens, et toute leur famille, silz nen sont destourbez ou empeschez par leurs seigneurs, comme ha fait desia le Roy Turc Pazahith, Othuman, (4) depuis six ou sept ans en ça. Lequel, entendant la renommée de cestuy Syach Ismail croitre de iour en iour, et sa puissance, son armée et son estât augmenter, ha tiré de la Natolie et Turquie, tous ceux qui publiquement estoient congnus estre de sa secte : qui furent en nombre de dix

(1) aussi (1528, 1533 et 1548).

(2) laissa (ibid.)

(3) et misérable peine (ibid.)

(4) de la dynastie d'Othman.

908 HISTOIEB MODEM»

mille : et les ba fais trestous marquer au visage, A celte an quilz soient congnus dunchacun : Et les ha transportée en la Romaigne, cestadire, en certaines prouinces de Grèce. Et encores à fin que non sans grand difficulté ilz se puissent rassembler ensemble, il les ha séparez en diners lieux, lointains lun de lautre. Cestasauoir aux extrêmes confina de la Grèce, Albanie, B os si ne, (1) et Seruie : et ha esté rapporté par gens dignes de foy, quon en ha veu dedens Modem, en la M orée, laquelle le Turc puis dix ans en ça ha tollue aux Vénitiens. Or ie laisse à considérer aux lecteurs bien entenduz, que veu et attendu quune si grand puissance, comme est celle du Turc, craint cestuy Syach Ismail, que le bruit qui de luy vole par tout le monde nest pas fable. Mais retournons à nostre propos.

De la conçnesle de la grand cité de Tauris, en Perse : et deseonfitnre dm Roy A tuant. Et comment Sophy feit démolir le sépulcre de son oncle : et occit sa mère de sa propre main.

Depuis la victoire et prinse de la cité de Symiaque, larmee de Syach Ismail, creut aucunement et monta iusques au nombre de mille hommes tant à pied, oomme à cheual : à tout lesquelz il eut bien la hardiesse de venir en Tau ris, cité grande et noble, et siège du Royaume de Perse : et dassaillir courageusement le Roy Aluant, qui pour lors estoit Roy de ladite cité. (2) Si luy donna la bataille, mais le Roy Aluant ayant cinq mille cheuaux sans les piétons en son armée, fut défiait et vaincu : et Syach Ismail gaigna lors la seigneurie de Tauris. Et audit lieu chacun afferme

(1) Bosnie.

(2) Elvand Beyg, prince de la dynastie turcomane du Mouton- Blanc (1501) & Tébriz.

M ftilflCt SYÀCH 18HA1L.

quil exeree (1) Tue merfeeilleuse exécution et cruauté sur les gendarmes, et souldars du pals, lesquelz sappellent Turcomans, non seulement entiers les hommes, mais aussi envers tar femmes et petis enfans, lesquelz il feit mourir de dfoersee sortes.

Et poorce quil ne pouuoit faire autre vengeance du Itoy Iaeobbech, son oncle maternel, lequel estoit mort des*pieça, et lequel comme iay dit cy dessus, luy auoit tué son père, et tolta son estât et sa seigneurie, il sen alla à son sépulcre lequel estoit somptueux et magnifique, comme il appartient à vn si grand Prince, si le feit tout desrocher, ruiner, et mettre par pièces, en sorte quil ne demoura anctine enseigne de ladite sépulture. Et feit oultreplus tirer les os de la tombe, et iceux brûler et espardre la cendre an vent. De laquelle chose aduertie la mère dudit Syach Ismail, sœur dudit Roy Iaeobbech, se tira deuers son filz : et tant pour la confidence de ce quelle lauoit porté en son ventre, comme pource quil estoit encores ieune, elle le reprint et tença, dauoir vsé dune si grand cruauté et inhumanité à la - sépulture et aux os de son oncle : laquelle reprehension luy fut tant grieue, et la print À si grand desdain, que soudainement il feit prendre sa propre mère, et la tuer. Aucuns disent que luy mesmes loccit de sa main.

Comme le Primée Syach Imail occit en bataille le Roy Aluant 90% aiuertaire : à cause deçuoy le renom et larmes dudit Sopiy e$ renforça de beaucoup.

Povr les raisons dessusdites, larmee de Sophy croissoit de iour en iour : et montoit en plus grand nombre et puis-

(1) exerça (1528) exereea (1548).

210 histoire moderke

sance. Et pour la grand rigueur dont il auoit vsé enuers lesdits Souldans, Turcomans et es lieux prochains, il* craûfegnoient beaucoup le nom de Sophy. Nonobstant toutes ces choses, le Roy Aluant ne perdit pas courage : car combien quil euat esté vaincu en bataille, et chassé de son Ryaume, iieantmoins dun grand courage et diligence, il remit tua ▼ne nouuelle armée, beaucoup plus puissante que la pre- * miere, auec layde et faueur de tous les nobles hommes gensdarmes et souldars du pals : lesquelz il mit sus, et sen vint deuers la grand cité de Tauris en Perse conquestee par Sophy, comme dessus est dit. Et quand il fut près, il enuoya défiler ledit Prince Sophy en la pleine campaigne, selon lancienne coustume de la guerre du païs de pardelà, lesquels ne combatent iamais sur les terres labourées, à fin de non faire dommage aux païsans, mais tousiours donnent la bataille en vn plein champ infertile. Et qui demeure vainqueur, il est seigneur du pals.

Laquelle chose entendue, le bien fortuné Sophy rassembla toute son armée, moindre en nombre et en puissance, du double ou du tiers, que celle du Roy Aluant, et aueoques icelle lalla affronter courageusement : et le vainquit, desempara et occit auec la plus grand partie de son armée. Si en rapporta despouilles assez, et perdit peu de gens. Bt ceste victoire donna si grand crainte es courages des souldars Turcomans (qui sont comme dessus est dit, les gensdarmes et ordonnances du païs, es mains desquels lart militaire et le maniement des faits de la guerre ha tousiours esté) que incontinent quilz oyoient le nom de Sophy, ilz senfuyoient tous tremblans, et ne trouuoient lieu, auquel il leur semblast quilz fussent à seureté. Par ainsi Syach Ismail retourna victorieux dedens la cité de Tauris, auec

DV PRINCE SYACH tS&àlL. 3ii

si grand gloire et renommée, que depuis ceste victoire, beaucoup plus de geos que parauant couroient à luy, tellement que dedens peu de iours, son armée creut iusques au nombre de six mille hommes et plus.

De la grand éUtcan/Uure de Aforalk Cam\ faite par le Prince

Syack Ismail M Sophf.

Or advint que Morath Cam (qui est vn grand Prince, et dominateur es parties de pardelà) entendant que son cousin, ou selon que aucuns disent, son neueu le Roy Àluant estoit mort, auquel par vn appointement fait entre eux, il auoit donné la seigneurie de Tauris, en prenant pour recompense vne autre tresnoble cite au Royaume de Perse, nommée Syras, (1) laquelle est tresabôndante de fins draps de soye, et y fait on'desjiarnois de toutes sortes, si tresexcellents tant pour hommes que pour chenaux, que ceux qui le sauent, ne se tiennent point sufflsans assez pour le bien sauoir descrire. Entendant donc ledit Morath Cam, la perte, le deshonneur, et loecision faite sur les Turcoiqans par Syach Ismail, et de leurs femmes et en&ns, luy comme homme tresprudent au fait de la guerre, congnoissant que tant plus quil demoureroit à mettre sus son armée alencontre de Sophy, de tant plus sa force saugmenteroit : délibéra de mettre en poinct le plustost quil luy fut possible, vne trespuissante armée contre ledit Sophy, et ainsi le feit il : car il ioingnit ensemble sa force et sa puissance en tonte extrémité : et pensant par grand prudence, si vne seule fois il'pouuoit vaincre Sophy, il seroit sans contradiction aucune Roy de toute Perse, establi et conformé. Et

(1) Schira. — Morad Beg, fila dTaccrob Beg (cf. d'Herbelot).

2J3 BISTOMK yODERNI,

aussi leust il esté, si les affaires fussent venuz à son souhait. Par ainsi Morath Cam rassembla en peu de iours tu bel, riche et puissant exercite, de douze mille chenaux, bardez de bardes trescleres, tresfines et tressubtilemant labourées. Et avoit aussi vn grand nombre de piétons nourris & la guerre : aueo laquelle armée il print son chemin deuers la grand cité de Tau ris. Et mena aueo luy, selon lancienne coustume des Persans, toutes ses femmes et ses enfans. Laquelle chose estre venue à la congnoissance de Syach Ismail : luy comme vn Dragon ou Lyon furibonde, (1) et plein de courage, presques en vn instant rassembla telle poingnee de gens quil auoit, laquelle tant en nombre de ofceuaucheurs que de piétons, ne montoit point plus de huit mille hommes, duquel nombre et puissance il y auoit beaucoup adiré enuers celuy de Morath Cam.

Et tant estoit ledit Sophy ardant à la bataille, quil ne se pouuoit contenir : et neut point la patience dattendre que son ennemy le vinst assiéger dedens Tauris : mais hardiment luy alla au deuant deuers Syras. Lesquelles deux citez sont distantes lune de lautre par vingt iournees. Et tant cheminèrent lun et lautre exercite, quilz sentrerencontrent enuiron à my chemin.

Auquel lieu Syach Ismail, nonobstant que sa puissance fust beaucoup moindre, au regard de larmee dudit Morath Cam, neantmoins il fut le premier assaillant et donnant dedens. Mais à la première meslee, Sophy eut du pire, et furent beaucoup de ses gens morts et occis : toutesuoyes ce nonobstant, ilz ne firent onques semblant de tourner le dos. Et la cause estoit, pource que non pour gaigner terre il leur semblent quilz combatoient, mais pour augmenter leur

(1) furibonde dans toutes les éditions.

DV PRIKCK SYACH 1SBAIL. 213

loy. Au moyen dequoy, nesun (1) dentre eux ne craingnoit la mort : pource quilz auoient espérance quelle les deuoit conduire à la vraye éternelle vie de Paradis.

Pour laquelle raison les gens de Sophy batailloient si tresfurieu sèment, en marchant sur les corps de leurs compaignons mesmes, sans crainte quelconques, (2) et se fourraient en la presse de la bataille, en combatant si longuement et si franchement, quilz desconfirent et desbareterent toute larmee de Morath Cam. Laquelle chose est plustot miraculeuse et diuine, que humaine.

Loccision fut innumerable. De prisonniers ilz nen prindrenf aucun à mercy, sinon pour ces te fois les Dames, lesquelles le Prince Sophy donna en mariage à ses gens : et gaigna grand butin de bagages, et beaucoup de harnois, et cheuaux. Morath Cam senfuyt du costé de Bagadeb (3) : et ne sest trouué depuis aucune nouuelle de luy, aumoins que iesache.

Des autres merueilleuses victoires, et eonquestes du Prince

Syack Ismail.

Ainsi poursuiuant le courageux et bienfortuné Sophy, son bonheur de victoire en victoire, dressa son armée et son chemin deuers la cité de Syras : là ou il se trouua dedens peu de iours : et print la possession et seigneurie diceile, sans contradiction quelconques. Dont pource que cestoit cité abondante darmures, et conuenable à fortifier vne armée, il y seiourna beaucoup de temps. Et illec com-

(1) msun§ (1528) » l'italien nessuno. Vèà. 1548 substitue déjà pas »•.

(2) quelconque (\$28).

(3) Bagdad.

214 USTOIftE MOMftHS

mença son exercite à se faire plantureux, plus que parauant : tellement quil paruint au nombre de cinquante mille hommes, et plus. Donques ses gens qui paraoant estaient armez de harnois communs, se commencèrent à acooustrer de pins belles et plus riches armures, si que chacun qui les voyoit, lestimoit et iugeoit estre chose merueUleuse et délectable.

Par ' ainsi voyant le Prince Sophy quil nauoit plus en tout le Royaume de Perse pour ennemy quelque seigneur de grand estime, excepté vn capitaine, chef et conducteur dune nation bien hardie, lequel tenoit sept chasteaux imprenables : et lesquelz, pour la force de leur situation, nesun Roy de Perse, excepté Vsumcassan ayeul maternel de Sophy, auoit peu subiuguer : iceluy Prince Sophy délibéra dentreprendre vn si noble affaire, lequel ne luy fut pas facile à en venir à chef : car il y fut deux ans entiers, menant la guerre guerroyable, et tenant le siège volant alentour desdits sept chasteaux. Et là moururent beaucoup de ses gens, entre lesquelz y demoura son principal capitaine.

Finablement il gaigna tous lesdits chasteaux, et retourna victorieux et depuis conquit assez de grands citez en Mede et en Perse : entre lesquelles, il en y ha vne tresgrande, qui se nomme Hère, (1) des autres ie ne scay le nom.

Puis après il dressa son chemin enuers Straua et Corassan. Et au mylieu du chemin il conquesta une tresforte place, de la bende des Turcomans, lesquelz pilloient et destroussoient autant de marchans quil en passoit par là, pour venir en Tau ris. Et de ceste victoire, il rapporta grand trésor, et grand quantité de draps de soye de plu-

(1) Hérat, Aatérabad, Choraaan.

DV PRINCE STACB ISMAIL. ,215

sieurs sortes : lesquelz le capitaine des Turcomans, iusques alors auoit tollu par force à plusieurs marchans de diuerses nations. Il ha oultreplus conquis plusieurs autres pals et seigneuries, dont nous ne sauons les noms. Mais dautre part le Roy Emmanuel de Portugal, par son nouueau nauigage des Indes, luy ha tollu quelque- place, séant sur la mer, quon dit le Goulfe (1) Persique.

Celuy de qui iay translaté vne partie de ceste histoire, d'Italien en François, escriuant au Duc moderne de Venise, lan mille cinq cens et huit, dit que quand il partit de la cité d'Alep, en Surie, le Prince Sopby et son année, estoient à huit iournees de Tauris au siège dun fort chastel, lequel seul estoit restant entre les mains des Turcomans. Et met quon pouuoit bien estre certain quil leust conquis, attendu le merueilleux nombre et puissance de son armée, qui est de quatre cens mille hommes : entre lesquelz il y ha cent mille hommes de chenal armez et bardez, selon que les marchans dernièrement venus dudit quartier ont rapporté : lesquelz aussi afferment, que ledit Sophy ha desia mesparty (2) entre ses Barons et capitaines, toutes les terres du Souldan, et aussi celles du Turc.

Disoient oultreplus lesdits marchans en ce temps là, que après la conqueste dudit chasteau, le Roy Sophy prendroit son chemin deuers Bagadeb, et par le pals de Mésopotamie viendrait en la haute Arménie, et en la basse : auquel quartier il peult descendre sans contradiction quelconque. Et quand il y seroit venu, estant frontier dune part au du Souldan et du Prince Alladolat (3) : et dautre part

(1) golpU (1548).

(2) En espagnol despartir, partager.

(3) Le Soudan d'Egypte et Ala-Bd dewlet-Mirsa, prince torcotnan

316 U18T0IRB MODERNE

au Roy Turc, il pourroit dresser son emprinse, quelque part que bon luy sembleroit, ou demourer là quelque temps ail luy plaiaoit.

Dt Im grand kayne que le Prince Sophf porte aux JM/f, ai - Turc*, et aux Sarrasins. Bt comment ilfauorise au* Ckrestiens en toutes ses victoires. Bt des ambassades par luf euuoyees aux Princes de Ckrestienté. Bt des uouuelles plue f ruches de ses emprinses.

Syach Ismail, hait si tresparfondement les Iuifk, que par tout ou il en treuue, il leur fait creuer les yeux, et puis las laisse. aller . Mais comme ia dessus est touché, il persécute encores plus les Turcz. Car de tous ceux qui tombent en ses mains, il nen eschappe pas vn quil ne fasse mourir de maie mort. Et fait destruire leurs Temples et Meschitee. (1) Bt dit que le trenchant de son espee, ou (2) symeterre, ne cessera iamais de couper et pourfendre, iusques à ce quil ayt mis à fin tous ceux qui adorent deuers Mydi : comme font les Turcz et Sarrasins. En lieu que nous Cbrestiens adorons deuers le Soleil leuant.

Aux Chrestiens il ^ monstre beniuolent : c*r U laisse en son entier toutes leurs églises et chappelles, sans y toucher par violence. Et meine auec luy le Patriarche d* Arménie, et plusieurs prestres et religieux tenans nostre foy. Dont pour monstrer le grand désir quil ha de destruire de

qui, sous le règne d* Bajaxet II, commanda en Caramanie le paj* qu'on appelle aujourd'hui Àla-Doulat-Ili. Cf. Hammer et d'Herbelot.

(1) MusquetUs (1528), musiquette* (1533 et 1548). C'est l'italien meschita, mosquée.

(2) de sa symeterre (les autres éditions).

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rasse et de fons en comble (1) la loy Mahometiste, il sest efforcé par plusieurs fois de solliciter les Princes Chrestiens, à ce quilz esmussent la guerre au Turc, du costé d'Europe. Et que de la part d'Asie il ne loy faudroit pas.

Lun desdits ambassadeurs de Sophy, venant deuers le Roy de Hongrie pour ceste matière, fut descouuert et mené à Constantinoble, et là fut mis en pièces, par le commandement du Turc. Les autres qui sadressoient deuers les autres Princes de Chrestienté, si comme à Lemperenr et au Roy, ont esté destourbez par les Vénitiens de tirer oultre. Comme ce leur ha reproché bien adcertes (2), messire Loy s Helian natif de Verseil, en la harengue quil feit lannée passée, de la part du Roy à Lerapereur Maximilian.

Somme toute, le Prince Sophy se monstre tresaffectueux à pourchasser la destruction de la loy de Mahometh, qui est lexaltation de la sainte foy catholique. Et de fait, ha desia porté merueilleux dommage au Turc, et pour vue iournee occis en pleine bataille trente mille Turcz, dont estoit chef lun des filz du Turc, Pazahith Othuman à présent régnant. Et ha ledit Sophy, prins la cité d'Arzimine, qui est en terre ferme de Turquie. Là ou il sest fortifié par le moyen dun Prince nommé Aladolat, grand seigneur en Caramanie, lequel luy ha donné passage par ses terres. Le Turc ha bien voulu faire appointement auec ledit Sophy : car à, fin quil le laissast en paix, il luy donaoit tout Lempire de Trapezonde, auec deux milions dor, pourueu quil retournas t en Perse à tout son armée. Ce que Sophy ha refusé, disant (comme feit Alexandre à, Darius) quil vouloit tout auoir.

(1) de roter et de fous eneombler (éd. 1548), Cf. Ducange. v. Raemra.

(2) a certes (1528). Cf. Oaru, Hist. dt Venise V, 58 (éd. Bruieliat).

SI 8 HISTOIRE HODKAKB

Les premières nouuelles manifestées de la renommée dadit Prince Sophy, forent enairon le temps que monseigneur Phelippes Conte de Ranestain alla en lisle de Methelin, contre les Tarez : qui fat lan mille cinq cens et rn. Et les dernières sont venues de messeigneurs de Rhodes. Lesquels par vnes lettres escrites à Candelore, dedens le goulfe de Laiazzo, datées du vingtdeuxieme daoust, mille cinq cens et dix, ont escrit, que Sophy auoit planté son siège douant la cité d'Alep en Su rie, qui est à trois iournees dudit goulfe de Laiazzo, et non pas trop loing de Hierusalem : Et que le peuple dudit Alep auoit enuoyé demander secours au Souldan, lequel auec ses Mores et Mameluz, redoute fort la puissance dudit Sophy. Et qu'il estoit vraysemblable, que ladite cité d'Alep ne tiendroit point longuement contre sa puissance. Oultreplus, le seigneur d'Alep / auoit prins aucun ambassadeur Vénitien, retournant de

douera Sophy : et lauoit enuoyé au Souldan qui se tient au grand Caire : auec les lettres de Sophy, par lesquelles il mandoit à la seigneurie de Venise, quelle deust faire vne bonne grosse armée par mer, pour la ietter deuers le costé de Baruth (1) : et que de lautre part, il donnerait sur les terres du Souldan.

Conclusion de e$ présent petit Traieté.

Si nous auons en autre endroit (2) monstre quelle différence il y ha entre les Schismes et les Conciles, maintenant aussi auons nous donné bonne et facile coniecture, combien il y ha à dire, entre vn Corbeau et vn Coulomb. Le Cou-

(1) Beirouth.

(2) Les autres «Mitions portent : « si par r antre traieté précédent. »

DY PAINCB STACH ISMAIL. 919

lomb apporta en larche de Noë, la branche doliue, qui est signe de paix, entre Dieu et les hommes : mais le Corbeau demoura obstiné sur vne charongne puante. Sophy cherche et tache par tous moyens daccorder les Princes Chrestiens, pour des traire les infidèles : et le grand Euesque de nostre loy f ny veult entendre. Dieu vueille pouruoir à tout.

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