AUGUSTE
L'AMANT VERD
Pais que ta es de retour, sauue et saine, Apres auoir veu le Rin, Meuse, et Seine, Princesse illustre, et de haute value, Treshumblement orendroit te salue Ton seruiteur (iadis de mort couuert, Et maintenant immortel) l'Amant Verd.
Si fais sauoir à ta elere noblesse, Que plus ne crains rien qui me nuise ou blesse Ains m'entretiens en soûlas et en ioye, Mais que (1) de toy bien souuent parler i'oye. Car quand i'entens le nom de ta personne.
Dont le record si doux cymbale et sonne, le tressaux tout de l'amoureux désir, Qui mon gent corps feit en terre gésir.
Lequel neantmoins tu as fait honnorer De sépulture, et grauer et dorer Mon epitaphe, en marbre de porphyre, Tant qu'il me doit bien hautement suffire.
Car tant l'ont leu de Roys, Princes et Ducz, Que mes beaux faits iamais ne sont perdus.
Et tant l'ha veu mainte Princesse noble,
(1) Pourra qae.
18 SSCOUB EMSTBB
Que mon bruit va iusques Constantinoble,
Si m est ma mort plus belle et spécieuse,
Que ne fut onc la rie gracieuse.
Veu que mon nom, met armes, et mon tiltre.
Sont ennoblis par celle triste epistre (1)
Que i'escriuis quand la mort me pressait,
Et le plaisir de viure descroissoit.
Dont maintenant maintes dames la lisent.
Et entredeux (2) les piteux mots eslisent,
Pour en auoir quelque compassion.
Cela leur est noble occupation,
Dont de bon cœur te loue et remercie,
Et à toute heure aparmoy me soucie,
Par quel moyen (si loing de toy absent)
Te pourray faire aucun soûlas décent,
Pour me moustrer auoir plus grand' enuie
De te seruir, qu'onque* ie n'eut envie.
Si ne te puis autre seruioe faire,
Que t'aduertir de tout le mien affaire
Depuis ma mort, et mon séparément,
Que d*auec toy ie feis amèrement.
Mais ie te pry, que s'en mon autre lettre
Dueil m'ha contraint des mots rigoureux mettre.
Ta grand* clémence vn peu vueille excuser
Force d'amours, qui me feit abuser.
Suppliant oultre (autant que tu m'as cher)
Que cest escrit ne te vueille fâcher
S'il est prolixe, et si ie te raconte
Des régions dont peu de gens font conte.
(1) Remarquer cette rime. Plus haut iwcs tt perdus; suis plus tard, on dU&it : « Il ne faut forcer les mots en mm de rimer à ceux ea «f ; car il y a trop de contrainte. » Thurot, 1. 1. II, 67.
(2) Dans l'intervalle.
DE i/aMAllf TE15. 16
C'est dea Enfers, desquelz premier dirons, Et puis après en meilleurs lieux irons.
Or est il vray, Princesse Marguerite, Pille à César, de céleste mérite, Que quand mon ame eust (en tristes records, Et grand' douleur), prins yssue du corps, Tantost fut jAnest le noble Dieu Mercure, Qui les esprits des deffuncts prend en cure.
Lequel tenant son Caducée ou verge, Print mon esprit, tout innocent et vierge :* Puis, en volant plus léger que le vent, Me mena voir le ténébreux conuent (1) Des infernaux, ou sied Rhadamaothus, Retributeur des vices et vertus.
Vn Rocher brun se treuue en la Moree, Dont sault vapeur horrible et sulphureé.
Ce roc, se dit en Latin, Tenarus, Dont Hercules entrainna Cerberus.
Droit là voit on, vn grand trou Tartariqœ, Si treshideux, que nulle Rhétorique Ne sauroit bien sa laydeur exprimer : .
Au fons duquel allasmes abymer Mercure et moy. Si trouuons l'huys de fet 4 Par ou on entre, au grand pourpris d'Enfer.
Lors Cerberus le portier laid et noir, En abbayant nous ouurit son manoir.
Sa voix tonnant si fort retombissoit, (2) Que la valee obscure en gemissoit.
Si ne faut pas demander, si i'euz peur, Quand i'apperceuz vn si fier agrippeur.
(1) coûtent, éd. 151%. La Bruyère revient également A l'ortho* graphe archaïque dans set trois dernières éditions.
(2) retentissait.
SKÇOttD* BM8TA*
Nous tirons oultre, et allooi iusques an fleuae Le plus despit, que nulle part on treuue.
Styx il ha nom : Cestadire Tristesse : Tout plein d'horreur, d'angoisse et de dettrease. Or nous passa le vieillard nautonnier Qu on dit Charen, très vilain pautonnier.
Sa barque estoit desbiffee (1) et vieillette : Si n'eut de moy, ne denier ne maillette.
Quand on est oultre, alors la clarté faut, fit ne voit on goûte ne bas ne haut :
Mais bien ot on, de cris espouuentables, Fiers vrlemens de bestes redoutables.
Lors i'euz frayeur de telz mugissement, Bruit de marteaux, cbaines et ferrent***, Orans tombemens de montaigne en ruynei, (2) Bt grand soufflis de vente auee bruyne.
I'ouoie aussi bien près de mes oreilles (3) Oiseaux bruyans, de strideurs nompareilles Batans de lesle, et faisans grans murmures, Claquans du bec, comme vn droit son d'armures Si me tapis au plus près de ma guide :
Car de chaleur ma poitrine estoit vuide, Tant peur auoie. fit lors il me va dire :
MERCVRE
Ce lieu vmbreux, tout plein de dueil et d'ire, Est le Royaume et seiour Plutonique, Et le repaire à tout esprit inique.
Tu dois sauoir, que les fiers animaux,
(1) Ba rouchi, déjeté , détraqué. Débiffé : terme familier, dit Littré.
(2) 1512 donne**.
(S) 1512 donne J'avoye, et \528joyoù (j'entendis).
D* l'aiaut tcrd. %\
Qui en leur vie on fait cas anormaux, Et perpétré outraiges criminels, A prêt leur mort sont icy condamnez, (1) En griefs tourmens, en ordure et pueur.
L'AMANT VERD
En oe disant, ie veis vne lueur Estrange et bleue, auec noire fumée Noyant la flambe et rouge et allumée.
Plus approchons, plus oyons de tumulte, Qui du parfond d'un grand gouffre resuite.
Et quand ce Tint que fusmes assez près, Mon conducteur s'arresta tout exprès, Et dit ainsi :
MERCVRE
Qy demeure Pluton.
Voicj le fleuue horrible Phlegeton,
Ardant et chaud, toj ce, que ie te monstre,
Sur son riuage, et dedens ha maint monstre.
Maint gros serpent, et maintes laides bcstos.
Regarde Hydra le serpent à sept testes,
Qui fût iadis occis par Hercules.
Ces grans taureaux, qui tant sont noirs et laids,
Ce sont ceux là que le noble Iason
Deffeit iadis, conquérant la toison. (2)
Voyla aussi ie taureau de Pasiphe.
Et oe dragon qui mord sa lourde griffe.
Est oeluy propre, auquel iousta saint George,
( 1 ) Remarquer la rime.
12) Entrecroisement irrégulier des distiques : 4-2-6-4-2-^-4.
et SECONDS EPISTRK
Lautre qui bee, et euure ainsi la gorge,
C'est (1) mesme cil, qui Marguerite sainte
Voult engloutir, toute vestue et ceinte.
Ce noir oiseau de tous desauoué,
Est le Corbeau de l'arche de Noë :
Encor sied il sur sa carongno vile.
Ce monstre là, de façon peu ciuile,
Demy Taureau, et demy homme infâme,
Mengea iadis maint homme et mainte femme.
Et ce serpent venimeux et rebelle,
Mordit iadis Eurydice la belle,
Dont son amy Orpheus bien chantant,
Vint en ce lieu plourant et lamentent
A tout sa harpe, et dit chansons piteuses.
Si endormit les ombres despitenses, (2)
Mais tout cela luy seruit de bien peu.
De lautre part, tu vois dedens ce feu
Plusieurs cheuaux cruelz, et mal domptez,
Dont les vns sont, ceux qui de deux costez
Le saint martyr Hippolyte tirèrent.
Les autres sont ceux là qui dessirerent
Hippolytus filz de Theseus Roy.
Mais lautre apart, plein d'extrême desroy,
Tua iadis par vn sault inégal
Son maistre haut Prince de Portingal.
Ces autres là apprindrent de se paistre
De chair humaine, et mengerent leur maistre.
Et ce hobin malheureux et maudit,
Est le dolent, par lequel on perdit
Iadis (helas) trop tost ta noble mère
(1) Est, 1512 et 1528.
(2) En vieux flamand : spitige dnvelen.
DE L AMANT YBftD. S5
Dame Marie, amie non amere. (1)
Ceete grand 1 Molle, horrible, abominable, ^
Serait iadis au venin tresdamnable,
Duquel mourut le fort Roy Alexandre.
Car la poison qui feit vn tel esclandre,
Ne se pouuoit garder en façon nulle,
Fors seulement en l'ongle d'vne Mulie.
Or maintenant voyons lautre riuage.
Ce Senglier rude, estrange et fort sauuage,
Est oeluy là qui meurtrit Adonis,
Pour qui Venus ietta pleurs infinis.
Et oe porc vil, qui trop s'esuertua
Près de Paris, le fils du Roy tua.
Là sont les Chiens qui tant se desriglerent, (2)
Que leur seigneur Acteon estranglerent.
Et d'empres eux tu vois l'infâme chien,
Maisgre et rongneux, qui onques ne feit bien :
Lequel osa ton noble corps toucher,
Par gref forfait, qui trop luy cousta cher.
Il porte encor les playes do sa mort,
Dont tous les iours la douleur le remord.
Mais, au fin fons de ce grand fieuue ardent,
Qui les rochers va bruslant et fendant.
Et iette vn flair puant et sulphurin ,
Tu vois nager vn grand monstre marin,
Qui iadie voult menger Andromeda,
Dont Perseus tresvaillant la garda,
Volant en lairo ses es les prospères.
Là sont aussi Couleuures et Vipères,
Aspics mortels, Serpens tors et obliques.
(1) Le kobi* t cheval d'Ecosse, d'allure douce et que montait Marie de Bourgogne.
(2) <U$rie%Ur y iiêriuler, se débander.
Si SBCOHDB BP1STRS
Escorpions, Lézards et Basiliques
Très venimeux, et mainte autre vermine,
Esquelz poison, mortifère domine :
Et qui ont fait (viuans lassus en terre)
A maintes gens grieue et mortelle guerre,
Parquoy ilz sont en peine et en tourment.
Vne autre espèce encor de damnement
Treuue on céans : c'est de glace et froideur,
En lieu que cy, n'ha que flambe et ardeur.
Vn fleuue y court, qui se nomme Acheron,
Dedens lequel, et tout alenuiron
Tremblent de froid, et cliquettent leurs dents
(Pour leurs forfaits et crimes euidens) '
Maints animaux estranges et diuers :
Comme Lyons orguilleux et peruers.
Ours trescruelz, Tigres, Loups rouissant.
Chiens enuieux par rage finissans,
Boucz trespuans, Chieures luxurieuses,
Corbeaux vilains, Pies iniurieuses,
Cailles, Perd ris peruertissans nature,
Rats et Souris, mengeans nostre pastur»,
Mouofaes, Tahons, Malots, (1) Guespes piquans,
Cens et Cheuaux à courroux prouoquans.
Gros Ly maçons, Yraignes treshorribles,
Puces et Poux, et Punaises terribles :
Renards trop fins, Chouettes larronnesses,
Pourceaux gourmans, et Griues grands yuresses, (2)
Voultours tresords, et Huppes sépulcrales,
Laids Chatshuans portans nouueïles maies,
Oiseaux rupteurs, qui aux bons sont espies :
Synges, Luitons, Cocordriles, (3) Harpyes,
(1) Non du taon dans quelques provinces.
(2) ou yvraiuet — femmes ivres.
(3) Lutins (nutons en wallon). Cocodrilles, éd. 1512.
M L'AVANT IBB.
Griffons hideux, qui mengent gens barbares,
Fiers Loupe garoux, et vieilles Cauquemares. (1)
Bref, tant y ha de bestail qui vlule,
Qui mort l'vn l'autre, et regimbe et recule,
Et frappe l'vn, et puis escorne l'autre :
Puis tel suruient qui le froisse et espautre, (2)
Happe la quelle, ou la patte, ou la hure.
Tout 7 est plein de si mortelle iniure,
Que tu aurois frajeur trop merueilleuse,
De voir tel' tourbe, horrible et batailleuse,
Qui n ha iamais n'amour, ne paix ensemble.
Or passons oultre, et verrons si bon semble
Au Roj Minos le grand luge infernal,
Que ie te meine en ton repos final.
le le vojlà, qui se sied en son throne,
Et Megera furieuse matrone,
(0 ses cheueux colubrins, qui lujr pendent,
Et grand venin luy distillent et rendent)
Luj fait lumière à tout vne grand torche,
Dont bien souuent les ombres bat et torche.
Clotho 7 est, et sa sœur Atropos,
Et Lachesis qui file sans repos.
L'AMANT VBRD.
Ainsi disoit Mercure le bon Dieu.
Alors Minos se leua de son lieu,
Pour bienveigner Mercure en grand honneur :
Lequel luj dit,
(1) Incubes.
(2) Sêpêuinr, Sfpofor, écraser, mutiler. — Eu liégeois, spattr