SCÈNE IV
Les mêmes; DON PÈDRE, Gardes.
DON LOPE, a part.
Eprouvons aujourd'hui sa haine ou son estime; Ouvrons-nous, oyons tout : le désespoir anime.
(A don Pèdre.)
Sire, après des rebuts si long-temps éprouvés,
Je demande audience, et vous me la devez.
Tout mon corps vous parlant par de sanglantes bouches
Dont il auroit touché les cœurs les plus farouches,
N'a pu dans votre sein trouver le cœur d'un roi,
N'ayant pu vous résoudre à rien faire pour moi :
J'ai donc lieu de tenter si la voix ordinaire
i6o DON BERNARD DE CABRERE,
N'y rencontrera point un cœur plus débonnaire :
La vertu rebutée, après tant de mépris,
Sans ternir son éclat peut demander son prix.
Je pourrois, il est vrai, passer pour téméraire
Si je vous proposois une vertu vulgaire :
Mais la mienne est célèbre, et peu, sans vanité.
Ont fait ce que j'ai fait pour votre majesté ;
Et j'apprends toutefois, pour tout fruit de mon zèle,
Que vous me soupçonnez du titre d'infidèle.
Moi traître! moi perfide! En quoi, roi d'Aragon,
D'une tache si noire ai-je souillé mon nom,
Et mérité de vous l'injuste violence
Qui veut l'ensevelir dans la nuit du silence?
DON PÈDRE
Que veut cet homme? O ciel!
DOW LOPE
Homme! oui, sans me flatter, C'est une qualité dont je me puis vanter : Oui, seigneur, j e suis homme, et quelquefois plus qu'homme, Quand je crois trop l'ardeur qui pour vous me consomme. Et quand dans les dangers où l'on me voit courir Je crois être immortel et ne pouvoir périr.
VIOLANTE
Jugez quel embarras me causoit sa rencontre?
DON LOPE
Juste ciel !
DON PÈDRE
Est-il fou?
VIOLANTE
Son geste vous le montre.