ACTE I, SCENE L i
Ce discours m'échappa, je ne le puis nier: Comment, dis-je, mon père accablé de tant d'âge, Et sa force à présent servant mal son courage, Ne se décharge-t~il , avant qu'y succomber. D'un pénible fardeau qui le fera tomber? Devroit-iJ, me pouvant assurer sa couronne, Hasarder que l'état me l'ôte ou me la donne? Et s'il veut conserver la qualité de roi , La retiendroit-il pas s'en dépouillant pour moi? Comme il fait murmurer de l'âge qui l'accable! Croit-il de ce fardeau ma jeunesse incapable? Et n'ai-je pas appris sous son gouvernement Assez de politique et de raisonnement.
Pour savoir à quels soins oblige un diadème, Ce qu'un roi doit aux siens , à l'état , à soi-même , A ses confédérés , à la foi des traités ; Dedans quels intérêts ses droits sont limités; Quelle guerre est nuisible et quelle d'importance , A qui, quand et comment il doit son assistance. Et pour garder enfin ses états d'accidens , Quel ordre il doit tenir et dehors et dedans? Ne sais-je pas qu'un roi qui veut qu'on le révère Doit mêler à propos l'affable et le sévère, Et, selon l'exigence et des temps et des lieux. Savoir faire parler et son front et ses yeux. Mettre bien la franchise et la feinte en usage. Porter tantôt un masque et tantôt un visage. Quelque avis qu'on lui donne , être toujours pareil , Et se croire souvent plus que tout son conseil ? Mais surtout, et de là dépend l'heur des couronnes. Savoir bien appliquer les emplois aux personnes. Et faire par des choix judicieux et sains,
i86 YENCESLAS,
Tomber le ministère en de fidèles mains;
Elever peif de gens si haut qu'ils puissent nuire,
Etre lent à former aussi-bien qu'à détruire ,
Des bonnes actions garder le souvenir,
Etre prompt à payer et tardif à punir.
N'est-ce pas sur cet art, leur dis-je, et ces mai^imes,
Que se maintient le cours des règnes légitimes ?
Voilà la vérité touchant le premier point:
J'apprends qu'on vous l'a dite et ne m'en défend point.
VENCESLAS
Poursuivez.
LADISLAS
A l'égard de l'ardente colère Où vous meut le parti du duc et de mon frère , Dont l'un est votre cœur, si l'autre est votre bras. Dont l'un règne en votre âme et l'autre en vos états , J'en hais l'un , il est vrai , cet insolent ministre , Qui vous est précieux autant qu'il m'est sinistre; Vaillant, j'en suis d'accord, mais vain, fourbe, flatteur Et de votre pouvoir secret us urpateur : Ce duc à qui votre âme, à tous autres obscure. Sans crainte s'abandonne et produit toute pure, Et qui, sous votre nom beaucoup plus roi que vous. Met à me desservir ses plaisirs les plus doux. Vous fait mes actions pleines de tant de vices. Et me rend près de vous tant de mauvais offices. Que vos yeux prévenus ne trouvent plus en moi Rien qui vous représente et qui promette un roi. Je feindrois d'être aveugle et d'ignorer l'envie Dont en toute rencontre il vous noircit ma vie , S'il ne s'en usurpoit et m'ôtoit les emplois,