SCÈNE V
THÉODORE, VENCESLAS, LÉONOR, Gardes; ensuite FED ERIC.
THÉODORE
Par quelle loi , seigneur, si barbare et si dure ,
Pouvez-vous renverser les lois de la nature ?
J'apprends qu'à Ladislas l'arrêt est prononcé ,
Et déjà de sa mort l'appareil est dressé !
Quoi ! nous demeurerons par cet arrêt sévère ,
L'état sans héritier , vous sans fils , moi sans frère f
Consultez votre sang contre votre fureur ;
C'est trop de le verser pour punir une erreur.
Du meurtre de son frère un frère est incapable ;
De cet assassinat la nuit seule est coupable.
Cassandre au désespoir s'éloigne de ces lieux ;
Il n'a plus à fléchir que son père et les cieux.
La pitié qui fera révoquer son supplice
N'est pas moins la vertu d'un roi que la justice :
Qu'elle vous touche encor ; tous les cœurs à la fois
Pour vous justifier feront taire les lois :
Eh ! quoi que vous impose un devoir si sévère ,
Avant que d'être roi , seigneur, vous êtes père.
VENCESLAS
Non : l'auteur de nos maux va périr aujourd'hui. Je suis par son arrêt plus condamné que lui. Mais puis-je dans mon cœur justifier son crime ? Hélas ! quoique trompée au choix de la victime , Sa main n'en est pas moins coupable envers l'état. Je punis le sujet , et non le fils ingrat.
( Féderic entre.) L'ordre est donné. Que fait le prince , duc?
FÉDERIC, à T^enceslas .
Ah ! sire!
C'est à présent qu'en lui votre vertu respire. Il semble aux yeux de tous , d'un héroïque effort,
320 VENCESLAS
Se préparer plutôt à l'hymen qu'à la mort. Mais puisque sa colère et que sa violence Ne sont plus en état de m'imposer silence , Et m'envier un bien que ce bras m'a produit, De mes travauxj, grand roi , je demande le fruit.
VENCEStAS.
Il est juste, et fût-il de toute ma province
FÉDERIC.
Je le restreins, seigneur, à la grâce du prince,
VENCESLAS
Duc!
FÉDERIC.
J'ai votre parole , et ce dépôt sacré Contre votre refus m'est un gage assuré. J'ai payé de mon sang ce que j'ose prétendre.
VENCESLAS
Quoi ! Féderic aussi conspire à me surprendre ! Quel charme contre un pëi-e en faveur de son fils Suscite et fait parler ses propres ennemis ?
FÉDERIC
Ah ! n'examinez pas la nature du crime.
Rien d'injuste , il est vrai , ne devient légitime :
Cependant quelquefois les plus grands criminels
Se sauvent à l'abri du trône et des autels;
Et l'héritier d'un roi que la justice assiège
Ne pourroit près du trône avoir ce privilège!
La mort ne frappe point aux yeux d'un souverain ;
Son glaive à leur aspect s'échappe de sa main.
Enfin pour votre fils ici tout s'intéresse.
Le peuple en sa faveur vous conjure et vous presse :
Ce que veut tout l'état se peut-il dénier ?
Et père, devez-vous vous rendre le dernier ?
Mais, seigneur , le temps presse; et déjà sur sa tête
Votre fils voit la mort à fondre toute prête.
J'ai prié qu'un moment le coup fût suspendu :
Les grands me l'ont promis , et m'en ont répondu.
J'attends à vos genoux ou ma mort ou sa grâce.