‹ uvres de Jean Rotrou (volume 2)Chapitre 295 sur 465 · CLÉANTE, FLORIMONDE · texte numérisé non relu

CLÉANTE, FLORIMONDE

Jr OR TA NT les yeux ailleurs, arrête au moins tes pas

Souffre que je te parle , et ne m'écoute pas ;

Ne sois point accessible au mal qui me tourmente ;

Méprise constamment une importune amante ;

Mais accorde, cruel, ce bien à mes douleurs.

Que je voie un moment le sujet de mes pleurs.

Je ne désire plus forcer ton injustice ,

Je ne demande pas que tu me sois propice ;

Ces bois ont devant moi la faveur que je veux ;

Et ta présence , ingrat , satisfera mes vœux.

CLÉANTE

Ah ! voilà profaner d'une amour trop constante Ce qui de tant de monde est l'espoir et l'attente.

4i6 FLORIMONDE,

Madame , pour moi seul ne désespérez pas Mille esprits amoureux de vos rares appas ; Ne considérez point un objet insensible , Un homme indifférent , de glace , inaccessible , Indigne de vos vœux , qui n'a rien mérité , Et qui n'a rien de cher après sa liberté.

Par quelle destinée et par quelle aventure

Ai -je pour un ingrat une amitié si pure ?

Rien ne peut le toucher , et ma fidélité

Peut tenir si long -temps contre sa cruauté !

Le ciel , barbare esprit , écoute tout le monde ,

Et ce qu'il est à tous il l'est à Florimonde ;

Il sera plus sensible à ma ferme amitié ;

Si je te prie en vain , j'obtiendrai sa pitié..

Après tant de refus tu pousseras des plaintes ,

D'une pâle couleur tes roses seront teintes,

Tu perdras le courage ainsi que je le perds ;

Celle que tu suivras méprisera tes fers ,

Et quand tu souffriras pour cette âme inhumaine ,

Je serai satisfaite et bénirai ta peine.

CLÉANTE

Alors n'épargnez point cet ingrat , ce cruel , Qui nie à votre envie un désir mutuel. Dites : « Je suis vengée , et voilà ce barbare , » Qui refusoit l'honneur d'une amitié si rare ; » Voilà ce doux charmeur qui prit ma liberté , » De qui j'étois esclave, et qu'on a rebuté.

Ce dieu dont tant de dieux ont senti la colère , Et qui porta ses traits jusqu'au sein de sa mère ,

Page 1