A.CTE V, SCÈNE I
CLÉANTE
Riez de mes amours ; Combattez mes propos par mes propres discours ; Par les ris que j'ai faits moquez- vous de mes larmes; Imitez ma froideur , vengez - vous de mes armes ; Je souffre sans reproche et ne murmure point, Si votre aversion ajoute encor un point , Si , me voulant soustraire à votre amour farouche , J'en ai l'arrêt au moins par votre belle bouche ; Je haïrai les jours que vous avez haïs , Et mourrai sans regret si je vous obéis.
Voilà de nos transis les plaintes ordinaires ; Ils réclament toujours ces morts imaginaires. Ne m'ayant pas toujours adressé ces propos , Le temps peut rétablir encor votre repos. Vivons indifférens , et mettez plus de peine A chasser votre amour qu'à combattre ma haine.
CLÉANTE
Pour souffrir cette haine et perdre mon amour , Il faut, cruelle, il faut que je perde le jour,
(A part.)
Donc n'attends point , Cléante , une saison meilleure ; Commence , malheureux , à mourir de bonne heure ; N'offre plus à ce corps le fatal aliment Qui f le faisant durer , fait durer son tourment ; Ingrat , trouve de pleurs une nouvelle source , Que ton âme se noie et se perde en leur course ; Répare , criminel , ta faute aux yeux de tous ; Arrache tes cheveux , meurtris ton sein de coups ; Prive tes yeux ingrats du bien de la lumière ; Que de ce lâche cœur ta main soit meurtrière ;
Oublie , pour mourir avec moins de plaisir , Que madame y consent et que c'est son désir.
FLORIMONDE, Cl part en pleurant.
Dieux ! que le repentir a d'invincibles charmes ! Mais il me voit pleurer ; cessez , honteuses larmes.
CLÉANTE
Ah ! c'est trop consulter , et puisqu'il faut périr , Ne tarde plus , Cléante , il est temps de mourir. Adieu.
Non, non, vivez; je suis trop généreuse Pour punir de la sorte une faute amoureuse ; Je me contenterai d'un supplice plus doux , Et votre éloignement satisfait mon courroux. Eteignez seulement cette importune flamme , Puisque Théaste enfin est maître de mon âme , Puisque nous sommes joints par un même lien. Le voilà, prenez part en ce doux entretien.