‹ uvres de Jean Rotrou (volume 2)Chapitre 36 sur 465 · ACTE IV, SCÈNE IL · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE IL

Mais quand il a connu nos prières , nos peines , Les larmes de ta femme et son attente vaines, L'œil ardent de colère et le teint pâlissant : « Amenez, a-t-il dit d'un redoutable accent, » Amenez ce perfide en qui mes bons offices » Rencontrent aujourd'hui le plus lâche des vices; n Et que l'ingrat apprenne à quelle extrémité » Peut aller la fureur d'un monarque irrité. » Passant de ce discours s'il faut dire à la rage. Il invente , il ordonne , il met tout en usage , Et si le repentir de ton aveugle erreur N'en détourne l'effet et n'éteint sa fureur

ADRIEN

Que tout l'effort, tout l'art, toute l'adresse humaine S'unisse pour ma perte et conspire à ma peine : Celui qui d'un seul mot créa chaque élément, Leur donnant l'action, le poids , le mouvement, Et prêtant son concours à ce fameux ouvrage, Se retint le pouvoir d'en suspendre l'usage; Le feu ne peut brûler, l'air ne sauroit mouvoir. Ni l'eau ne peut couler qu'au gré de son pouvoir ; Le fer, solide sang des veines de la terre , Et fatal instrument des fureurs de la guerre , S'émousse s'il l'ordonne, et ne peut pénétrer Où son pouvoir s'oppose et lui défend d'entrer. Si César m'est cruel, il me sera prospère; C'est lui que je soutiens, c'est en lui que j'espère; Par son soin tous les jours la rage des tyrans Croit faire des vaincus et fait des conquérons.

FLAVIE

Souvent en ces ardeurs la mort qu'on se propose Ne semble qu'un ébat, qu'un souffle, qu'une rose;

Mais quand ce spectre affreux sous un front inhumain ,

Les tenailles, les feux, les haches à la main,

Commence à nous paroître et faire ses approches,

Pour ne s'effrayer pas il faut être des roches;

Et notre repentir, en cette occasion,

S'il n'est vain, pour le moins tourne à confusion,

ADRIEN

J'ai contre les chrétiens servi long-temps vos haines, Et j'appris leur constance en ordonnant leurs peines. Mais, avant que César ait prononcé l'arrêt Dont l'exécution me trouvera tout prêt, Souffrez que d'un adieu j'acquitte ma promesse A la chère moitié que Dieu veut que je laisse : Et que, pour dernier fruit de notre chaste amour, Je prenne congé d'elle en le prenant du jour.

FLAVIE

Allons , la pitié m'oblige à te complaire ; Mais ce retardement aigrira sa colère.

ADRIEN

Le temps en sera court, devancez-moi d'un pas.

FLAVIE

Marchons , le zèle ardent qu'il porte à son trépas Nous est de sa personne une assez sûre garde.

UN GàRDE.

Qui croit un prisonnier toutefois le hasarde.

Mon ardeur et ma foi me gardent sûrement; N'avancez rien qu'un pas, je ne veux qu'un moment,

(Flavie et les gardes sortent.)

Ma chère Natalie, avec quelle allégresse Verras-tu ma visite acquitter ma promesse!

Page 1