ACTE I, SCÈNE ÎV
ÉLISE
Prince, je sors d'un sang dont
DON PÈDRE
Vous pourriez descendre Ou du sang de César ou du sang d'Alexandre, Que je ne vous pourrois souffrir la vanité De m'être si barbare avec impunité.
J'ai , par tous les efforts qu'un vrai zèle a pu faire , Comblé d'heur et de gloire et vous et votre frère ; Pour le rendre célèbre et signaler son nom , J'ai mis entre ses mains les armes d'Aragon ; Et , pour voir tout ployer sous son obéissance , Je me suis dépouillé de ma propre puissance. Si je pouvois sans honte , en un juste courroux , Rappeler à vos yeux ce que j'ai fait pour vous , Et ce que vous payez d'un traitement si rude , Je vous ferois rougir de votre ingratitude. J'ai vu pour vous servir cent climats étrangers , J'ai traversé cent mers et franchi cent dangers Que tout autre peut - être eut crus inévitables , Et que n'ont pas tentés tous les héros des fables. La seule ardeur de plaire à ce cœur inhumain Me mit presque en naissant les armes à la main. Dedans tous les succès dont j'ai rempli l'histoire , Je n'ai , quoi qu'on ait cru , rempli que votre gloire ; Je n'ai servi l'état que par l'ambition D'accroître ou conserver votre possession, D'en affermir pour vous l'autorité suprême , Et joindre des brillans à votre diadème. L'Espagne a vu pour vous l'effroi sur ses deux mers ; Ces bras victorieux traînoient partout vos fers : J'ai tout vaincu pour vous , et vous seule invincible
5io DON LOPE DE CARDONE,
Opposez à ma flamme un cœur inaccessible.
Mais puisqu'on ne peut rien soumis ni conquérant ,
Que vous avez horreur d'un prince soupirant ,
Qu'avec tout mon respect je ne vous saurois plaire,
Mon amour irrité se saura satisfaire ,
Et , pour justifier l'horreur que je vous fais,
Passera sans respect des plaintes aux effets.
ÉLISE
Oh ! le grand roi qu'en vous attend cette province ! Oh ! que vous avez bien les sentimens d'un prince ! Issu d'un sang royal , et né pour un état , Vous pouvez concevoir un si lâche attentat !
DON PÈDRE
Vos mépris
ÉLISE
Et peut-être, après cette menace, Vous prétendrez encor quelque part en ma grâce , Et vous espérerez des traitemens plus doux ! J'aurois les sentimens aussi lâches que vous, Et je mériterois de vous être alliée.
Si jusqu'à vous aimer je m'élois oubliée. Fermez, fermez les yeux aux respects les plus saints; Bâtissez -vous en l'air vos infâmes desseins, Et croyez tout pouvoir avec toute licence , Mon honneur saura bien pourvoir à sa défense ; J'aurai , j'aurai mémoire et du temps et du lieu Où
DON PÈDJRE.
Ma princesse, un mot.
ÉLISE
Laissez-moi, prince, adieu.