‹ uvres de Jean Rotrou (volume 2)Chapitre 437 sur 465 · ACTE III, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE IV

Je suis toujours princesse et non pas ton esclave ,

Et l'on ne verra point en moi de sentiment

Qui puisse démentir ma naissance et mon rang.

Que si je m'abaissois jusques à la prière,

Je te demanderois la grâce tout entière

De changer mon exil en un arrêt de mort.

Vois jusqu'où m'a réduit la fureur de mon sort ,

Qu'il faille qu'une femme attende en sa disgrâce

De la main d'un mari la mort comme une grâce ,

Et que , parmi les maux que ta rage me fait ,

Le crime le plus noir passe comme un bienfait.

Hélas ! oui , ce seroit une faveur insigne :

Mais pour la recevoir s'il m'en faut rendre digne ,

Avant que l'obtenir s'il faut la mériter ,

Va, je te rends le jour afin de me l'ôter.

Oui , si ce sale amour dont ton âme est ravie

Te peut faire estimer ton salut et ta vie ,

Si tu l'aimes autant que je la puis haïr ,

Pour te la conserver je veux bien me trahir,

Et viens , par un excès d'un amour bien étrange ,

Perdre pour te sauver une main qui me venge.

Ecoute , malheureux : on conspire ta mort ,

Et mon frère... O penser! ô rigoureux effort!

A quoi me contrains -tu , vertu par trop sévère !

Pour sauver mon tyran faut - il perdre mon frère !

Impitoyable Amour, ne peux -tu triompher

Que sur ces sentimens que tu viens d'étouffer ?

Non , malgré les affronts d'un injuste divorce ,

Une secrète voix me contraint et me force

De voir un ennemi dedans mon protecteur ,

Et connoître un époux dans mon persécuteur.

Prends -y garde, Amalon , connois ce qui se passe ,

Et si ma trahison mérite quelque grâce , Excusant en mon frère une si juste ardeur , Venge -toi, venge -moi dans le sang d'une sœur, Et , pour tout expier , punis par mon supplice Le crime que j'ai fait en te rendant service : Tes injustes arrêts auront trop de raison , Quand tu les fonderas dessus ma trahison.

AMALON.

Artifice grossier d'une femme jalouse!

CLOTILDE

Zèle trop généreux d'une constante épouse!

AMALON.

Quittez , quittez le soin de vouloir conserver Ce que vous n'avez plus intérêt à sauver. On parleroit bien mieux si l'on ne vouloit feindre. Ce frère généreux n'est pas beaucoup à craindre. Allez , madame , allez , et souffrez que le temps Efface vos douleurs et me rende content.

(Il sort avec Auronte.) CLOTILDE.

Barbare , vis content. Si le ciel considère

Mes souhaits et les vœux que je m'en vais lui faire ,

Tu verras en tes mains fondre autant de bonheurs,

Qu'elles versent sur moi de sensibles douleurs ,

Et ta félicité deviendra souveraine

Si je puis obtenir qu'elle égale ma peine.

Mais je prends à témoin l'appui de ma vertu,

Ce Dieu qui rend la force à mon cœur abattu ,

Qu'on ne peut m'accuser , s'il faut que je périsse ,

Que le moindre soupir m'en ait rendue complice.

(Elle sort avec Cassandre. )

Page 1