ACTE III, SCÈNE IV
Je suis toujours princesse et non pas ton esclave ,
Et l'on ne verra point en moi de sentiment
Qui puisse démentir ma naissance et mon rang.
Que si je m'abaissois jusques à la prière,
Je te demanderois la grâce tout entière
De changer mon exil en un arrêt de mort.
Vois jusqu'où m'a réduit la fureur de mon sort ,
Qu'il faille qu'une femme attende en sa disgrâce
De la main d'un mari la mort comme une grâce ,
Et que , parmi les maux que ta rage me fait ,
Le crime le plus noir passe comme un bienfait.
Hélas ! oui , ce seroit une faveur insigne :
Mais pour la recevoir s'il m'en faut rendre digne ,
Avant que l'obtenir s'il faut la mériter ,
Va, je te rends le jour afin de me l'ôter.
Oui , si ce sale amour dont ton âme est ravie
Te peut faire estimer ton salut et ta vie ,
Si tu l'aimes autant que je la puis haïr ,
Pour te la conserver je veux bien me trahir,
Et viens , par un excès d'un amour bien étrange ,
Perdre pour te sauver une main qui me venge.
Ecoute , malheureux : on conspire ta mort ,
Et mon frère... O penser! ô rigoureux effort!
A quoi me contrains -tu , vertu par trop sévère !
Pour sauver mon tyran faut - il perdre mon frère !
Impitoyable Amour, ne peux -tu triompher
Que sur ces sentimens que tu viens d'étouffer ?
Non , malgré les affronts d'un injuste divorce ,
Une secrète voix me contraint et me force
De voir un ennemi dedans mon protecteur ,
Et connoître un époux dans mon persécuteur.
Prends -y garde, Amalon , connois ce qui se passe ,
Et si ma trahison mérite quelque grâce , Excusant en mon frère une si juste ardeur , Venge -toi, venge -moi dans le sang d'une sœur, Et , pour tout expier , punis par mon supplice Le crime que j'ai fait en te rendant service : Tes injustes arrêts auront trop de raison , Quand tu les fonderas dessus ma trahison.
AMALON.
Artifice grossier d'une femme jalouse!
CLOTILDE
Zèle trop généreux d'une constante épouse!
AMALON.
Quittez , quittez le soin de vouloir conserver Ce que vous n'avez plus intérêt à sauver. On parleroit bien mieux si l'on ne vouloit feindre. Ce frère généreux n'est pas beaucoup à craindre. Allez , madame , allez , et souffrez que le temps Efface vos douleurs et me rende content.
(Il sort avec Auronte.) CLOTILDE.
Barbare , vis content. Si le ciel considère
Mes souhaits et les vœux que je m'en vais lui faire ,
Tu verras en tes mains fondre autant de bonheurs,
Qu'elles versent sur moi de sensibles douleurs ,
Et ta félicité deviendra souveraine
Si je puis obtenir qu'elle égale ma peine.
Mais je prends à témoin l'appui de ma vertu,
Ce Dieu qui rend la force à mon cœur abattu ,
Qu'on ne peut m'accuser , s'il faut que je périsse ,
Que le moindre soupir m'en ait rendue complice.
(Elle sort avec Cassandre. )