‹ uvres de Jean Rotrou (volume 2)Chapitre 443 sur 465 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

FLAUCAT, JUDITH.

JUDITH

V A , cruel , va mourir , rejoindre ton ami , Et porte -lui ce cœur que je n'ai qu'à demi. Ingrat ! car il est temps que ma douleur accable D'un trop juste reproche une âme impitoyable , Jusqu'ici par raison je t'avois combattu , Je n'appelois l'amour qu'une fausse vertu ; Mais je ne disois pas ce que te devoit dire Le pitoyable état où tu me vas réduire. Je croyois que l'amour te pourroit faire voir Mon honneur sans appui, tes sermens, ton devoir, Qu'elle t'en parleroit. Hélas ! qu'elle est muette , Puisqu'il faut aujourd'hui que j'en sois l'interprète , Et que sa foible voix dans le cœur d'un amant A pour se faire ouïr besoin d'un truchement ! Qu'elle est bien languissante et qu'elle a peu de charmes Si de tant de soupirs et parmi tant de larmes Qu'un lâche désespoir te fait verser pour toi , Je n'en vois pas couler une seule pour moi.

FLAUCAT.

Pures expressions d'une âme toute pure !

Larmes, soupirs, sanglots, souffrez - vous cette injure?

Pouvez - vous démentir , enfans de mon amour ,

Ce père généreux qui vous a mis au jour !

Si du fond de mon cœur vous prenez votre course ,

Paroissez en mes yeux tels que l'est votre source ,

Portez -y s'il se peut ce cœur tout enflammé.

Faites -y voir l'ardeur dont il est animé.

Madame, si mon âme en ces pleurs épanchée

Pour se justifier est encor trop cachée ,

Permettez que ce fer au milieu de mon flanc

Donne une heureuse issue à la voix de mon sang ,

Que, formant de sa plaie une bouche éloquente.

Mon cœur plaide par - là pour sa flamme innocente ,

Et qu'il vous fasse voir que ces soupirs lancés

Ne partent que des lieux que vous avez blessés.

JUDITH

Va , parmi les malheurs que le destin nous livre , Il nous ôte le choix de mourir ou de vivre. Flaucat, il faut mourir. Le sort et ton devoir T'engagent à la mort , il faut la recevoir. Mais ne crois pas enfin effacer cette tache De honteux, de parjure , en une mort si lâche. Meurs , je vais l'effacer en mon sang confondu En celui du tyran que j'aurai répandu.

C'est ainsi que je veux qu'il te venge et t'acquitte Des sermens de ton cœur et que ta main évite. Va , tu verras bientôt mon ombre sur tes pas Te reprocher l'honneur d'un glorieux trépas.

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