‹ uvres de Jean RotrouChapitre 133 sur 422 · ACTE I, SCÈNE II. i»i · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE II. i»i

CLÉAGÉNOR.

Je ne me défends point en l'état où je suis; Me plaindre et soupirer est tout ce que je puis. Exerce en ma faveur cette bouche éloquente, Peins-moi comme il te plaît , fais ce qui te contente : Mais crois que sans regret je ne puis voir le jour, Comme le plus chétif des esclaves d'amour.

THÉA]>rDRE.

Que j'apprenne en deux mots ton servage et tes peines ,, Et quel triste accident t'a conduit en ces plaines ?

CLÉAGÉNOR.

Ce déplorable état où mes jours sont réduits.... Mais combien ce discours accroîtra mes ennuis ! Si tu me veux laisser la force qui me reste, Ami, dispense-moi d'un rapport si funeste. Ecoute toutefois.

THÉAFDRE.

Non, non, n'achève pas,

CLÉAGÉNOR.

J'aimerai ce discours, s'il cause mon trépas; Ecoute; et, si jamais ton âme fut atteinte, Crois que ton jugement approuvera ma plainte. J'aime, et les plus beaux yeux que je pouvois aimer Ont enfin , cher ami , l'honneur de m'enflammer. Doristée est l'objet dont les aimables charmes....

THÉANDRE

Et tu n'achèves point?

CLÉAGÉNOR.

Laisse couler mes larmes :

C'est celle que je sers.

THÉANDRE

Je ne la connois pas.

i82 CLÉAGÉNOR ET DORISTÉE,

CLÉAGÉNOR.

Florence a vu briller et naître ses appas :

C'est là que cet objet, dont toute âme est ravie,

A tenu ma raison sous ses lois asservie,

Et que cette beauté, par des vœux mutuels,

Rendit comme les siens mes vœux continuels.

Nous flattions à l'envi notre commun martyre,

Et l'amour eut sur nous un si paisible empire ;,

Que nous n'avons jamais, du penser seulement.

Tous deux ni murmuré, ni plaint notre tourment:

Nos parens approuvoient notre amitié commune.

En ce temps j'eusse osé défier la fortune; Jj

Et, parmi ces douceurs, nous semblions à la cour

Etre moins les captifs que les maîtres d'amour :

Les plus heureux amans ne pouvoient sans envie

Comparer leur repos au bien de notre vie.

THÉAIS'DRE.

Donc, quel revers du sort te rend si mécontent? Je ne vois point encor de quoi t'affliger tant.

CLÉAGÉNOR.

Je n'adorois pas seul cette rare merveille ;

Pour elle un cavalier eut une ardeur pareille :

Mais il fît sur son cœur d'inutiles efforts.

Et ne la trouva point sensible à ses transports.

Il tâche à traverser notre commune joie ;

Mais tout rit à mes vœux , quelque effort qu'il emploie ;

Et le soleil enfin nous amenoit le jour

Qu'hymen nous préparoit le fruit de notre amour :

Juge de quels transports je me sentois atteindre !..

THÉANDRE

Jusqu'ici tout va bien, et tu n'es point à plaindre.

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