ACTE I, SCÈNE IL i
CLÉAGÉNOR.
Aussi, te figurant ce plaisir sans égal,
Je veux que par mon bien tu juges de mon raaî.
La veille de ce jour qui rendoit ma fortune
A nulle autre pareille, avec nulle commune,
Attendant un festin dressé superbement
A deux pas de mon parc, elle et moi seulement
( Car nous célébrions là cet heureux hyménée ),
Nous parlions à l'envi de notre destinée ;
Et, par mille baisers et donnés et rendus.
Je cueillois les premiers des fruits qui m'étoient dus :
Quand trois hommes armés (extrême violence î)
Le poignard sur le sein m'imposent le silence :
Et trois dedans le char qui les avoit portés
Jettent cet abrégé de toutes les beautés :
Le cocher aussitôt touche avec tant d'adresse.
Que rien de ses chevaux n'égale la vitesse ;
Et ceux qui me tenoient, montant d'un saut léger
Des coursiers de grand prix, crioient pour m'affliger :
La victoire est à nous! Ménandre a Doristée!
Et moi, l'âme, à ces mots, de fureur agitée ,
Je suis, mais vainement, leur course que le pas
Des chevaux du soleil même n'égale pas.
Enfin, le cœur saisi de l'ennui qui me presse,
Je tombe en les suivant; mon courage me laisse :
Je sens clore mes yeux, je perds tout sentiment ,
Et je reste en ce lieu froid et sans mouvement.
TH^ANBRE.
O sensible malheur!
CLÉAGÉNOR.
Juge si l'assemblée Par notre éloignement se vit long-temps troublée!
i84 CLÉAGÉNOR ET DORISTÉE,
On nous chercha partout, dans le parc, clans le bois,
Et Ton me trouve enfin dans l'état où j'étois;
On me crut mort long-temps, et tous en soupirèrent;
Mais je revis le jour, leurs pleurs me ranimèrent ,^
Et je leur racontai cet accident fatal
Qui faisoit de mon bien triompher mon rival.
On me mène au logis, oii tout le monde en armes
Se dispose à chercher cet auteur de mes larmes ;
Mais las ! depuis trois mois on poursuit vainement
Ce traître usurpateur d'un trésor si charmant.
On court sur la solide et sur l'humide plaine ,
Et dessus toutes deux mon espérance est vaine ,
On visite sans fruit l'un et l'autre élément.
Je ne dois plus chercher que la mort seulement.
THÉANDRE
Ami, ta peine est grande, il faut que je l'avoue; Ainsi de notre espoir la Fortune se joue; Ainsi les plus heureux ont un frêle destin , Et tel n'est pas le soir ce qu'il fut le matin : Suivrai-je avecque toi cette route incertaine? N'épargne ni mon temps, ni mes pas, ni ma peine; Je t'offre tous mes soins.
CLÉAGÉNOR,
Ils seroient superflus; Mon malheur est extrême, et je n'espère plus: Je n'attends que la mort. Adieu.
THÉANDRE
Quoi! de la sorte?
CLÉAGÉNOR.
On mène devant moi le cheval qui me porte , Et j'étois descendu pour prendre un peu de l'eau