ACTE I, SCENE II
Et de fausses couleurs ont peint nos passions. Cette peste de gens toutes les cours infecte ; La meilleure action par eux devient suspecte. Leurs pas nous prévenoient où nous voulions aller; Ce qu'elle me donnoit, je semblois le voler; Pas un de ses regards ne m'étoit légitime; Nommer cette beauté, c'étoit commettre un crime; Un sourire, un trait d'œil, un pas, une action, Etoient en leur croyance une assignation. Mais c'est trop différer ; leur envieuse rage M'a du roi qui m'aimoit altéré le courage. Hélas ! qu'un foible effort change les favoris! Qu'ils sont près de la haine, alors qu'ils sont chéris! Pour m'ôter à la sœur, ils ont cru nécessaire De me rendre odieux et de m'ôter au frère; Qu'en ce point leur envie agit subtilement ! Ils mirent des appas en mon bannissement. Je fus nommé pour chef d'une puissante armée Contre les factions de Sardaigne animée ; Amour (ah! que de force en la main d'un enfant!) Prit les armes pour moi, je revins triomphant. L'infante seulement fut aise de ma gloire , Et de mille faveurs honora ma victoire ; Je vis plus que jamais son esprit engagé: Ainsi pensant me nuire on m'avoit obligé. Mais un démon contraire au bonheur de ma vie Avecque son amour fît redoubler l'envie. Et, quelque autre loyer que mon bras méritât, Ces gens m'ont accusé d'attenter sur l'état. Ils ont mis dans l'esprit de ce prince facile Que ma mort seulement assuroit la Sicile , Que je devois mourir, s'il aimoit à régner;
Mais que pour me défaire il falloit m'éloigner; Qu'autrement, estimé du peuple et de l'infante, Mes cendres produiroient une guerre apparente. Ce prince, ayant long- temps ce dessein consulté. M'a fait ambassadeur vers votre majesté, Feignant de souhaiter qu'un heureux mariage Joignît à votre sort sa fortune et son âge. Ceux que vous avez vus accompagnoient mes pas, Sans avoir toutefois résolu mon trépas; Ils portoient un billet, fermé des mains du prince, Qu'ils ne dévoient ouvrir que dans cette province , Où, l'ouvrant en ces lieux, ils ont lu seulement:
« Hâtez-vous , tuez Clorimand. »
Le ciel qui les a vus animés à ma perte M'a favorablement votre assistance offerte, A voulu vous donner un sujet aujourd'hui Qui, vous devant le jour, vous dût autant qu'à lui.
Jamais tel accident ne vint à mes oreilles. Qu'un roi pût concevoir des trahisons pareilles; Le ciel ne lui fît pas un courage royal. Et ne lui devoit pas un sujet si loyal. Demeurez en ces lieux, avec cette assurance Que le mérite seul y fait la différence , Et que vous ne pourriez, fût-il d'autres soleils, Trouver où l'on sût mieux estimer vos pareils.
(Clorimand lui baise la main.)