ACTE III, SCENE IL
CLORIMAN 0.
Ah ! ne fais point ce tort à ces divins appas : Nous aimons bien les dieux, et ne les voyons pas; Crois que ses volontés ne sont point sans mystère ; Que ce point te suffise et t'oblige à te taire. Adieu, fais bonne garde , et songe à m'avertir Si quelque objet venoit mes plaisirs divertir. J'entends déjà du bruit.
( La reine paioît à la fenêtre. )
Est-ce toi, ma lumière?
CLORIMAND.
Vous enviez toujours d'être ici la première. Etant si paresseux pour un bonheur si cher, Je vous donne beaucoup de quoi me reprocher; Mais voulez-vous toujours, ma déesse , mon âme , De la seule parole entretenir ma flamme? Aimerai-je long-temps sous de si dures lois? Adoré-je un écho? n'êtes-vous qu'une voix? Et l'amour m'auroit-il réduit à la misère De vivre si constant pour chose si légère? Otons-lui , ma déesse , un si fâcheux bandeau ; Eaissons-lui voir le jour, donnons-lui son flambeau; La nuit, nous allumons le feu qui nous fait plaindre, Et les autres amans l'employent à l'éteindre; Si notre amour produit ses fleurs durant la nuit, En quel temps voulez-vous qu'il produise du fruit ? Pour le moins , attendant la fin de mes supplices , Que comme un autre sens mes yeux aient leurs délices : Puisque la main du ciel doit conjoindre nos jours, Faisons son œil témoin de nos chastes amours.
38o LES OCCASIONS PERDUES,
Sachant quelle raison cause cette contrainte, Tu serois le premier à condamner ta plainte. Un nombre d'envieux nuit à notre bonheur : y aime bien Clorimand, mais j'aime aussi l'honneur. Si tu savois combien je vois de monde en peine De me rendre odieuse ou suspecte à la reine , Combien de médisans, combien d'amans transis, Que je laisse pour toi, dressent là leurs soucis. Crois que tu me loûrois de beaucoup de franchise. Que sais-je si bientôt je ne serai surprise? Si l'on n'a point ici quelques pièges tendus. Et si tous nos discours ne sont point entendus ? La cour a-t-elle pas des espions sans nombre , Et qui sont clairvoyans dans le milieu de l'ombre ? Le courage déjà de crainte me défaut.
Approche, mon souci, ne parlons plus si haut.
(Ils parlent long-temps tout bas.)
LYSIS
Qu'une étrange manie a troublé sa pensée !
C'est bien là se flatter d'une amour insensée.
Combien de longues nuits il passe à s'abuser ■
D'une vaine recherche, et qu'il dût mépriser!
Il l'adore, il la croit de mille attraits pourvue,
L'élève jusqu'au ciel, et ne l'a jamais vue.
O la parfaite amour que l'amour des laquais!
Ils ne s'amusent point à de si longs caquets ;
Jamais les envieux sur leurs desseins ne mordent:
Deux mots ruinent tout , ou deux mots les accordent ;
Sans autres complimens, tel de telle a joui.
Qui n'avoit dit encor que le seul mot d'oui ;