‹ uvres de Jean RotrouChapitre 294 sur 422 · ADRASTE, CLÉONTE · texte numérisé non relu

ADRASTE, CLÉONTE

ADR A.STE

Plus tu me -veux guérir et plus mon mal empire; Il a dessus mon âme un souverain empire, Cléonte, il est trop vrai, tout espoir m'est ôté: Elle a trahi mes feux, l'infidèle beauté! J'espérois , quand j'ai vu ma perte si certaine, : Que mon éloignement allégeroit ma peine; Mais que cette espérance a mon esprit déçu, Et qu'on fuit vainement quand le coup est reçu ! Il sembloit que , changeant l'allure coutumière , Mon cheval marchât moins en avant qu'en arrière, Qu'il craignît d'avancer, et que cet animal. Moins léger qu'elle n'est, fût sensible à mon mal. Enfin, tu me tenois ; ma honte et mon courage Ont contre mon espoir diverti mon voyage; Me voici de retour, et ce vil étranger. Si ce fer m'est propice , ira seul voyager. Tu sais en quel endroit, en ces royaumes sombres Oii, si l'on fait l'amour, on ne la fait qu'aux ombres,

CLÉONTE

Que je prends sans raison le soin de vous aider, Et qu'il est malaisé de vous persuader !

4i2 LES OCCASIONS PERDUES,

Perdez cette croyance, épargnez Isabelle, La reine l'idolâtre, il n'est aimé que d'elle; Vivez, vivez content : de tous les amoureux, N'en plaignez point que moi, je suis seul malheureux. Il est vrai que lui-même ignore sa maîtresse, Ne sait pas qui l'adore et qui lui fait caresse: Pensant entretenir Isabelle les nuits, La reine, cher ami, lui conte ses ennuis.

ADRASTE

Délivrez votre esprit de cette frénésie; Cette croyance naît de votre jalousie.

CLÉOTfTE.

Ah! vous gardez long-temps ces doutes superflus: La haine l'avouant, que désirez-vous plus? Elle a trop clairement cette amour découverte, Hélas! ma propre bouche a prononcé ma perte. Est-il quelque malheur à celui-ci pareil ? Elle a pour me trahir imploré mon conseil. J'ai fait , voyant son âme à moi seul asservie , Parler ma propre voix contre ma propre vie : Elle a reçu de moi le conseil de choisir Un époux qui ne fût son pareil qu'en désir, Dont l'amour fût égal à son ardeur extrême : Ainsi j'ai prononcé ma sentence moi-même. Son cœur s'est déclaré pour ce vil étranger : Sous une loi commune hymen les va ranger; Et cette même nuit il repose en sa couche , Si la compassion de mon mal ne vous touche , Si votre bras ne m'aide au dessein que j'ai fait De rendre par sa mort mon esprit satisfait.

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