LE ROI DE HONGRIE, TIMANDRE, LYSAÎS^OR
Suite du roi ^ tous en habits de villageois.
(comment pourra l'Amour finir heureusement Ce que nous commençons par un déguisement ? Un malheureux amant, après mille traverses, Mille vœux, mille cris, mille plaintes diverses, Restant sans patience , et non sans passion , Trouve enfin du recours en cette invention. Voit sous de faux habits l'objet de sa pensée, Et cherche du remède à son âme blessée : Moi qui ne ressens point de pareilles douleurs, Qui n'ai jamais appris à répandre des pleurs , Qui trouve toute chose à mon dessein propice,
J'imite un malheureux et j'use d'artifice. Comment pourra l'Amour finir heureusement Ce que nous commençons par un déguisement?
TIMANDRE.
Pour goûter un bonheur que le ciel nous envoie,
Il faut qu'un peu de mal en modère la joie ;
La peine fait le prix, on chérit un plaisir
Quand on a pour l'avoir exercé son désir ;
Un cerf ne plairoit pas qu'on auroit pris sans peine ,
Il faut en le courant avoir perdu l'haleine ;
Il est ainsi d'amour quelques charmes qu'il ait;
Rien n'est selon nos vœux quand tout vient à souhait.
Vos pas auront leur prix, les charmes de la reine
Vous plairont davantage après un peu de peine ,
Et ce puissant démon qui préside à l'amour
Aura des traits plus forts en ce lieu qu'à la cour.
LE ROI
C'est avec cet espoir que j'attends l'arrivée De celle dont mon âme est si long-temps privée , Qui vient charmer la cour de ses appas exquis , Et posséder chez nous ce qu'elle s'est acquis. Avant que de paroître, et recevoir à Rude Cet agréable objet de mon inquiétude, Puisqu'elle dîne ici, je puis facilement Satisfaire à mes yeux en ce faux vêtement. Voyant cette beauté qui n'a point de pareilles, Et dont l'ambassadeur m'écrit tant de merveilles, Reaucoup se trouveront en ce village exprès Pour y voir des premiers ses aimables attraits. Timandre, ai-je assez bien déguisé mon visage? Me peut-on reconnoître en ce vil équipage?