SCENE PREMIÈRE
CLORIDAN, hfpocondre.
Il est vrai, je le suis, l'auteur de ma disgrâce;
Perside me parler, souffrir que je l'embrasse.
Me jurer que la mort n'a pas ses feux éteints ,
Donner de son amour des signes si certains ,
Me nommer , me répondre , et sans fard et sans nue
M'exposer la candeur de sa belle âme nue ;
Et toutefois douter , simple , aveugle , imprudent ,
D'un feu que l'ignorance avoûrait évident;
Et toutefois j'ai cru, sacrilège pensée!
Qu'un autre commandoit à sa raison blessée.
Ah ! sa fidélité se fit connoître assez ;
Quel dieu m'avoit alors les sentimens glacés ?
Dénier ces cheveux au désir de ma reine !
La quitter , craindre plus leur perte que sa haine !
Au lieu que son dessein me devoit réjouir.
Les fers sont superflus alors qu'on peut jouir;
Il est bon d'enchaîner l'amour en sa naissance ,
Mais on lui donne après une entière licence :
Ainsi par la faveur qui m'eût trop obligé
Mon esprit malheureux se sentit outragé.
5i L'HYPOCONDRIAQUE,
Ah! ne les baisons plus, brisons ces tresses blondes, Qu'elles soient désormais le jouet de ces ondes : Adieu, gages sacrés, que mon esprit jaloux Éprouve maintenant plus nuisibles que doux. Entretenez ces eaux de mon amour passée; Et , si vous êtes vus de ma belle offensée , Témoignez qui je suis, et quel est son pouvoir; Qu'enfin j'ai reconnu ma faute et mon devoir!... Mais puis-je réparer un crime par un crime; De ses gages sacrés ne faire plus d'estime, Mépriser ses faveurs afin de l'obliger.
Et pour les mériter les perdre et m'outrager? Donner aux eaux ce prix qu'ont obtenu mes flammes j Par qui jadis l'amour a captivé tant d'âmes? Il le faut , toutefois , Perside l'a voulu.
(Il jette un bracelet de cheveux. )
C'est disputer les droits d'un empire absolu.
Noires nymphes du Styx, riches de mes ruines^
Que vous verrez d'appas en ces tresses divines ;
Que mon affliction vous va causer de vœux.
Si ces liens dorés sont pris pour vos cheveux;
Les déités du ciel envîront vos ténèbres.
Et ce trésor rendra leurs sermens plus célèbres ;
Mais l'onde par respect ne les fait point mouvoir,
Et me permet encor le bonheur de les voir.
Mes soupirs l'ont touchée , et son marbre liquide ,
Afin de m'obliger prend un être solide.
Qui vous fait, effrontés, approcher de ces eaux?
Sortez, esprits ingrats, du fond de ces roseaux;
Vous craignez vos bourreaux, moi je crains leurs reproches,
Tirez vos muids percés , allez porter vos roches ;
Quel sort vous a tirés hors de vos noires tours ,