‹ uvres de Jean RotrouChapitre 33 sur 422 · ACTE IV, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE I

Et qui vous a soustraits à la faim des vautours? Qui vous a relâchés, et quel dieu vous avoue D'abandonner les fers, et la flamme et la roue? Adieu, quittez ces bords, vos esprits criminels Profanent ces objets de mes vœux éternels ; Vous chérissez Perside , et vos ombres traîtresses N'entrent dans ces roseaux que pour ravir ses tresses , Et, me rendant suspect à sa divinité, Succéder à l'honneur de ma captivité.

( Clëonice arrive. )

Toi qui souillas jadis, meurtrière, ingrate, infâme, Du sang de ton mari le sacré nom de femme. Qui donne tant de trêve à tes membres lassés, Et te fait éloigner de tes tonneaux percés ? Ne dois-tu plus souffrir ; et , depuis tant d'années Que ton bras obéit aux lois des destinées , A-t-il puisé tant d'eau , que jadis ton courroux T'a fait tirer du sang du sein de ton époux?

CLÉONICE

Par celle que ton cœur a toujours adorée ,

Et qui préside encore à ton âme égarée;

Par les plus saints effets que ton cœur lui voua;

Par le titre d'amant dont elle t'avoua;

Par ce divin pouvoir qui des hommes dispose y

Et par l'heureux séjour où son ombre repose ,

Accorde un peu de temps au sens de mes discours,

Et reçois de ton mal l'infaillible secours.

Sais-tu pas que du corps une âme est désunie ,

Aussitôt qu'un mortel a sa trame finie ?

Que l'esprit déchargé de ce pesant fardeau ,

Le fuit et l'abandonne à l'horreur du tombeau;

Que là, sans mouvement, sans chaleur, sans lumière,

Il reprend peu à peu sa nature première ;

Que ses membres si beaux, étant désanimés,

Se changent au limon dont ils furent formés ?

Toi , tu vois que ton corps encore ici subsiste ,

Et que ton cœur malade à la douleur résiste ;

Il respire, il soupire, et pousse encor des vœux;

Tu vois tes mêmes bras et les mêmes cheveux ,

Dont tu flattes sans fruit ton ardeur insensée ,

Séparé du sujet qui charme ta pensée:

Perside est aux enfers, sans vie et sans amour,

Toi tu vis, et ton œil encore voit le jour.

CLORIDAF.

Simple : que ta raison dans ces raisons s'égare, Et qu'un étrange effort du bon sens te sépare! Seule , tu ne sais pas quelle clarté nous luit, Et que mon beau soled chasse d'ici la nuit. Quoique l'esprit se croie encor dans sa matière. Le trépas l'a rangée au bord d'un cimetière , Où l'homme le plus vain lit sur nos os blanchis Un destin dont les rois ne sont pas affranchis. Que si nous paroissons encor de même sorte, C'est que l'âme a du corps l'impression si forte , Et conserve toujours tant d'instinct à l'aimer. Que, vaine ombre qu'elle est, elle croit l'animer. Pense voir par ses yeux , ouïr par ses oreilles. Moi, qu'un bon sens assiste en des erreurs pareilles, Qui sais bien être ici, sans oreilles, sans yeux. Mieux que toi je connois la nature des lieux. Vois-tu ces noirs cachots où l'âme criminelle Subit l'arrêt fatal d'une peine éternelle ?

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