ACTE III, SCÈNE IL
Et la seule raison qui cause mon souci, C'est que sans me connoître elle me traite ainsi , Jure qu'il n'est franchise à mon humeur égale, Qu'elle tient ce poinçon de ma main libérale, Que j'habite en ces lieux, qu'elle me connoît fort, Qu'Orazie est ma femme et que je feins à tort: Là je restois muet; mais avecque ces fables Elle mêloit aussi des discours véritables, Car elle sait mon nom et connoît mon pays. Que cette obscurité rend mes sens ébahis!
ERGASTE, a part.
Il est soûl maintenant, il discourt à son aise. Me puis-je contenter? faut-il que je me taise? Dieux! le superbe esprit! je marche sur ses pas- 11 me voit, il m'entend et ne me parle pas! Le faut-il aborder? quelle poignante injure Allégera mon cœur en la faim que j'endure ?
MÉNECHME Sosicle.
Que veut cet importun?
ERGASTE
Oui, j'ai fort mérité Qu'aujourd'hui vous blâmiez mon iinportunité ; Je vous dusse épargner en l'humeur dont vous êtes, Et je suis tout chargé des dons que vous me faites, Vous m'avez fait dîner de mets si délicats Que je ne fis jamais un si friand repas : J'use aujourd'hui de vous avec trop de licence^ Vous êtes ruiné de payer ma dépense.
MÉJYECHME Sosiclc.
Que conte cet ivrogne?
ERGASTE
Ah! que vous avez tort !
Pourquoi m'obligez -vous à m'enivrer si fort? Vous deviez m'épargner, et défendre à la table Que l'on me prodiguât vm vin si délectable : O combien de vapeurs offusquent ma raison , Et que j'aurai de peine à trouver ma maison!
MÉNECHME Sosiclc.
Adieu, suis ton chemin.
Peste de tous les hommes, Esprit le plus méchant du séjour oii nous sommes. Peux-tu me faire ouïr ce discours, effronté? Ne te suffit-il pas de m'avoir affronté? Voyez quelle surprise en son visage est peinte! Il ne se souvient pas du sujet de ma plainte! J'ai tort de l'accuser, il m'attendoit ici. Il n'avoit pas dessein de me quitter ainsi; Il trouve en ma présence un bien fort délectable ! N'est-il pas vrai ? réponds , infâme , détestable ; Parle, reproche-moi d'être venu trop tard; Dis qu'un chien par malheur a dévoré ma part; Qu'on a pour me trouver fait tout le tour de l'île. Mais qu'on ne s'est donné qu'une peine inutile; Dis-moi que tu n'as fait qu'un ennuyeux repas. Que tu n'es point content quand tu ne me vois pas; Viens me conter encor cette vaine chimère, Infâme, dissolu, détestable adultère!
Ta femme , débordé , saura comme tu vis , Et je lui vais conter ce que tu lui ravis.