‹ uvres de Jean RotrouChapitre 50 sur 422 · ACTE V, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE III

LE PAGE

Dieux! n'aperçois-je pas Aliaste et Perside? Ah! la mort n'est pas loin; console-toi, perfide.

PERSIDE

Et moi que je ressens un violent effort,

Dans la crainte de voir que mon amant soit mort!

ALIASTE.

Hélas! combien de fois dans ces forêts superbes ,

Sans voix, sans mouvement, étendus sur les herbes,

Avons-nous exprimé, par nos yeux languissans,

Les désirs mutuels de nos cœurs innocens ?

Que clairement alors, sans fard, sans flatterie,

Sa rougeur me parloit de sa douce furie;

Et qu'elle eût aisément , par sa moindre action ,

Aux moins judicieux prouvé sa passion!

Quelquefois à dessein sa gorge demi-nue

Me sembloit accuser de trop de retenue ;

Et ses beaux yeux sembloient , avec certains appas ,

Se plaindre de dépit qu'on ne les baisoit pas;

Si ma lèvre timide en prenoit la licence ,

Qu'elle témoignoit bien d'agréer cette offense !

Elle eût un jour entier souffert ce doux affront,

Et rien ne me l'osoit reprocher que son front.

LE PAGE

Cherchez-vous le menteur, le perfide, l'infâme, Que l'or a fait résoudre à trahir votre flamme? Vous le voyez le traître, approchez, avancez; Les bourreaux sont-ils prêts et les gibets dressés? Que différez- vous plus? rompez ces foibles chaînes, Et n'épargnez sur moi ni fers , ni feux , ni gênes.

8o L'HYPOCONDRIAQUE,

PERSIDE

Dieu! qu'un heureux destin m'a conduite en ces lieux! Ce page nous pourra.... mais croirai-je à mes yeux? Seroit-ce Phidamant?

LE PAGE

C'est moi : je suis le traître Que le ciel laisse vivre , et qui ne dût plus être. Vous le voyez l'ingrat, qui n'a pour des bienfaits Produit en vos amours que de tristes effets. J'ai servi contre vous la passion d'un autre , Et la beauté de l'or m'a fait trahir la vôtre.

PERSIDE

Quoi qui te puisse rendre indigne d'amitié, La repentance attire à force la pitié.

Rends-nous un compte exact d'un si triste voyage , Et crois que nous saurons excuser ton jeune âge.

LE PAGE

Passant dans ces forêts , je trouvai sur les fleurs Une jeune beauté qui les noyoit de pleurs ; Le nom de Cloridan , mêlé parmi sa plainte , Ne m'étonna pas moins qu'elle n'étoit atteinte. J'appris que ce seigneur, arrêté dans ce lieu, Avoit sur ses esprits l'autorité d'un dieu. Que différé-je plus d'avouer mon offense ? Sa prière et ses dons forcèrent ma défense; Elle obtient votre lettre , en altère le sens , Me la rend, et se sert de discours si puissans. Que mon avare humeur promit à son envie D'assurer Cloridan que vous étiez sans vie : Je le vis, je jurai de ce qui n'étoit pas , Et , par ce faux rapport, je fis deux faux trépas.

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