CHAPITRE XIV
DE LA SATISFACTION HONORAIRE
fions venons de voir comment on peut remédier *eeux des délits contre la réputation qui ont pour iostniment le mensonge : mais il y en a d'autres fbs dangereux : l'inimitié A des moyens plus sûrs pior j>orier à l'honneur des atteintes profondes; 4 k ^ cache pas toujours dans une timide ealom- 4|d^*atUK|ue son ennemi à découvert , mais elle i^^j^lfiie p^ avec des moyens violents qui letilMI'en danger personnel. L'humilier, voilà ^ fcfl. Le procédé le moins douloureux en lui- ^e, est souvent le plus grave par ses consé-
quences: en faisant pinède mal a sa personne, on en ferait moins à son hoiinriir. Pour m Mvg un objet de mépris, il ne faut pas exciter en sa faveur un sentiment de pitié qui produirait de l'antipathie contre son adversaire. La haine a épuisé tous ses raffinements dans ce genre de délits. 11 faut leur opposer des remèdes particuliers, que nous avons distingués par le nom de satisfaction honoraire.
Pour en sentir la nécessité, il faut examiner la nature et la tendance de ces délits , les causes dfî leur gravité, les remèdes qu'ils ont ïroinés jusqu'à présent dans l'usage des*duels, et Fi m perfection de ces remèdes. Ces recherches, qui ti«n lient è [oui ce qu'il y a de plus délicat dans le cœur humain^ presque entièrement négligées par cens qui ont fait les lois, sont les premières bases de loir le bonne législation en matière d'honneur.
Dans l'état actuel des mœurs chez les nations les plus civilisées, l'effet ordinaire, l'effet naturel de ces délits est d'enlever à l'offensé une partie plus ou moins considérable de son honneur, c'est-à-dire qu'il ne jouit plus de la même estime parmi ses semblables, qu'il a perdu une partie proportionnelle des plaisirs , des services , des bons offices de tout genre qui sont les fruits de celte estime, et qu'il peut se trouver exposé aux suites fâcheuses de leur mépris.
Or, puisque le mal, au moins quant à l'essentiel, consiste dans ce changement qui s'est opéré dans les sentiments des hommes en général, ce sont eux qu'on doit considérer comme ses auteurs immédiats. Le délinquant en titre ne fait qu'une blessure légère, qui , laissée à elle-même , se fermerait bientôt. Ce sont les autres hommes qui , par les poisons qu'ils y versent, en font une plaie dangereuse et souvent incurable.
Au pjremier coup d'œil la rigueur de l'opinion publique contre un individu insulté parait d'une injustice révoltante. Un homme plus fort ou plus courageux abuse-t-il de sa supériorité pour maltraiter d'une certaine manière celui que sa faiblesse aurait dû protéger, tout le monde, comme par un mouvement machinal , au lieu de s'indigner contre l'oppresseur, se range de son parti, et fait tomber lâchement sur sa victime le sarcasme et le mépris, souvent plus amers que la mort même. Au signal donné par un inconnu , le public se jette â l'envi sur l'innocent qu'on lui dévoue, comme un dogue féroce qui, pour déchirer un passant, n'attend que le geste de son maître. C'est ainsi qu'un scélérat , qui veut livrer un honnête homme aux tourments de l'opprobre, emploie ceux qu'on appelle les gens du monde , les honnêtes gens pour les exécuteurs de ses tyranniques injustices : et comme le mépris qu'attire une injure est en proportion de l'injure
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IIE LA SATISFACTION HONORAIRE
mètiie, crtle ilomtnalion des méchants est d'autant I^lus irrécusaMe quf^^a^us en esl pins atroce.
Qu'une injure erianie mil méritée ou non, c'est de i|noi ron ne dnigne pas s'enipjerir ; non-seulement son insolent auteur en triomphe, mais c'est à ipiî ponrra rag^îraver. On se fait honneur d'accahltT le malheureux ; i\iffront qu'il a subi le sépare de ses %^ni\ , et le rend impnr (\ leurs yeux comme une exconinimiicalion soeiale. Ainsi le vrai mal, rfgnomînie dont il e^t cou ver l est bien plus l'ouvrafjedes milrei îsnmmesqiiedu premier offenseur; if n'a fait que montrer Li pi'oie^ce sont eux qui ladérhi ren t ; i I ord on ne le $uppl lee Jls sont les bourreaux .
Qtfun homme s'emporte, par exemple, au pomt de craeïier en piiïiïtc au visage d'un autre. Que serait ce mal en lui mt^me? Une jjoulle d'eau oubliée aus$it(yt cjiressuyèe ; mais cette goutte d'eau se convertit en poison corrosif qm le tourmentera toute sa vie* Ou'esl-ct* qui a opère cette métamorphose? L'opinion publique, Topinion qui distribuée son gré Thonneiir cl la honte. Le eiuel adversaire savait bien que cet affront serait Tavant-coureur et le symbole d'un iorrent de mépris.
Un brutal, nn homme vil peut donc à son gré ilèîjlïonorcr un homme vrrtncux! Il peut remplir' de chagrins et d'ennnis l.i fiti de la carrière la plus iTspeelabkl Ebl comment conserve-t-il ce funeste pouvoir? Il le conserve, parce qu'une corruption irrésistible a subjugué le premier et le plus pur des tribunaux , celui de la sanction populaire. Par une suite de cette prévarication déplorable, tous les citoyens individuellement dépendent pourjeur bonnnir du plu!? méchant d'entre eux , et sont collectivement a ses ordres, pqur exécuter ses arrêts de proseriplion îiur chacun d'eux en particulier.
Tel est le procès qu'on pourrait intenter à l'opinion publique , et ces imputations ne seraient pas sans fondement. Les hommes , admirateurs de la force, sont souvent coupables d'injustice envers les faibles : mm quand on examine à fond les effets des délits de re genre, on reconnaît qu'ils produitent un mal indépendant de Topinion, et que les ienllments du public sur les affronts reçus et tolérés ne sont pas, en général , si contraires à la raison qtron te croirait au premier aspect ; je dis en gênerai , parce qu'on trouverait bien des cas où l'opinion publique est injustifiable.
Pour sentir tout le mal qui peut résulter de ces délits , il faut faire abstraction de tous les remèdes;
1 Pour se Former une idée du tourment qui résulte de Paccumulation et de la durée de petite» vexations presque imperceptibles, chacune à part, il ne faut que se rappelerJes chatouillements prolongés et les persécutions si communes dans les jeux et les querelles de Penfance. A cet âge, les moindres démêlés conduisent aux voies de fait j Tidéede la
il faut supposer qu'il n'y en a point. Dans cette supposition, ces délits peuvent se répéter à volonté: une carrière illimitée est ouverte à l'insolence : la personne insultée aujourd'hui peut Tètre le lendemain , le surlendemain , tous les jours et à toute heure; chaque nouvel affront en facilite un autre, et rend plus probable une succession d'outrages du même genre. Or, dans la notion d'une insulte corporelle y on comprend tout acte offensant la personne qui peut s'exercer sans causer un mal physique durable, tout ce qui produit sensation désagréable, inquiétude, douleur. Mais tel acte qui 1 serait à peine sensible, s'il était unique, peut pro- ' duire , à force de se répéter , un degré de malaise très-douloureux, ou même un tourment intolérable. J'ai lu quelque part que de leau distillée goutte à goutte, tombant d'une certaine hauteur sur le milieu de la tète nue et rasée , était une des tortures les plus cruelles dont on se fût avisé. Gutta cavat lapidem, dit le proverbe latin *. Ainsi l'individu, soumis par sa faiblesse relative à subir, au gré de son persécuteur, des vexations pareilles, et dépourvu, comme nous l'avons supposé, de toute protection légale", serait réduit à la plus misérable situation. Il n'en faut pas davantage pour constater d'une part un despotisme absolu , et de l'autre une servitude totale.
Mais il n'est pas esclave d'un seul ; il l'est de tous ceux qui auront envie de l'asservir. Il est le jouet du premier venu qui, connaissant sa faiblesse, sera tenté d'en abuser. Le voilà comme un ilote de Sparte, dépendant de tout le monde, toujours en crainte et en souffrance, objet de la risée générale , et d'un mépris qui n'est pas même adouci par la compassion ; en un mot , au-dessous de tous les esclaves , parce que le malheur de ceux-ci est un état forcé que Ton plaint , mais que son avilissement à lui tient à la bassesse de §on caractère.
Ces petites vexations, ces insultes ont même, par une autre raison, une sorte de prééminence en tyrannie sur des traitements violents. Ces actes de colère, qui suffisent pour éteindre tout d'un coup l'inimitié de l'offenseur , et pour lui donner même un sentiment prompt de repentir, font voir un terme à la souffrance : mais une insulte humiliante et maligne, loin d'épuiser la haine qui l'a produite, semble au contraire \tsi servir d'amorce ; en sorte qu'elle se présente à l'imagination comme l'avanl-
bienséance n^est pas encore assez forte pour les réprimer ; mais la légèreté et la pitié natutelles à U première jeunesse empêchent de les pousser jusqu'à un point dangereux , et la réflexion ne leur donne pas encore ce goût amer quHin mélange d'idées accessoires leur fait contracter dans la maturité de la vie.
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eoureur d^ane suite d'injures , d'autant plus alarmante qu'elle est indéfinie.
Ce que j'ai dit des insultes corporelles peut s'appliquer aux menaces , puisque les premières mêmes n'ont de gravité qu'en qualité d'acte comminatoire.
Les outrages en paroles n'ont pas tout à fait le même caractère. Ce n'est qu'une espèce de diffamation rague, un emploi de termes injurieux dont la signification n'est point déterminée, et varie beaucoup, selon l'état des personnes *. Ce qu'on témoigne par ces injures à la partie lésée, c'est qu'on la croit digne du mépris public , sans articuler â quel titre. Le mal probable qui peut en résulter, c'est le renouvellement de reproches pareils. On peut craindre aussi qu'une profession de mépris, faite publiquement, n'invite les autres hommes â s'y joindre. C'est là en effet une invitation à laquelle ils se rendent volontiers. L'orgueil de censurer, de s'élever aux dépens d'autrui , Tentratnement de l'imitation, le penchant à croire toutes les assertions fortes, donnent du poids à ces sortes d'injures. Mais il parait qu'elles doivent prindpalement leur gravité à l'oubli où les lois les ont laissées, et â l'usage des duels, remède subsidiaire par où la sanction populaire a voulu suppléer au silence des lois.
Il n'est pas étonnant que les législateur$,craignant de donner trop d'importance à des bagatelles, aient laissé dans un abandon presque universel cette partie de la sûreté. Le mal physique, mesure assez oalurelle de l'importance d'un délit , était presque nul; et les suites éloignées ont échappé à Finexpérience de ceux qui ont fondé les lois.
Le duel s'est offert pour combler cette lacune. Ce n'est pas ici le lieu d'en chercher l'origine , et d'examiner les variations et les bizarreries apparentes de cet usage «. Il suffit que le duel existe, que dans le fait il s'applique en forme de remède et serve de frein à l'énormité du désordre qui résullerail sans cela de la négligence des lois.
Cet usage une fois établi , en voici les conséquences directes.
Le premier effet du duel est de faire cesser en
* Dire i quelqu'un qu'il est un pendant, ce n'eit lui «procher aucun fait en particulier, mais c'est l'accuser, en f^oéral, de cette sorle de conduite qui mène unbommeàse ^^ft pendre. — Il faut bien disUoguer ces paroles outra- Seantes de la diffamation spéciale, de celle qui a un objet P^ticuliep. Celle-ci peut être réfutée ; elle donne lieu à la «*i»fection attestaloire ; les paroles outrageantes, étant 'apes, ne laissent pas la même prise.
* Plusieurs circonstances ont concouru à établir le duel <iao8 l'Age de la chevalerie. Les tournois, combats singuliers, 'wés par la gloire, destinés à des jeux , amenaient nalii- ^lement des défis d'honneur. L'idéed'une providence par-
BC9TRAM. — loaei.
grande partie le mal du délit, c'est-à-dire la honte qui résulterait de l'insulte. L'offensé n'est plus dans celte misérable condition où sa faiblesse l'exposait aux outrages d'un insolent et au mépris de tous. 11 s'est délivré d'un état de crainte continuelle. La tache que l'affront avait imprimée à son honneur est effacée; et même, si l'appel a immédiatement suivi l'insulte, cette tache n'a fait aucune impression, elle n'a pas eu le temps de se fixer; car le déshonneur n'est pas à recevoir une insulte , mais à s'y soumettre.
Le second effet du duel est d'agir en qualité de peine , et de s'opposer à la reproduction de semblables délits. Chaque nouvel exemple est une promulgation des lois pénales de l'honneur, et rappelle qu'on ne saurait se permettre des procédés offensants sans s'exposer aux conséquences d'un combat privé , c'est-à-dire au danger de subir, selon l'événement du duel, ou différents degrés de peines afflictives , ou même la peine de mort. Ainsi l'homme courageux qui, dans le silence de la loi, s'expose lui-même pour punir une insulte, coopère à la sûreté générale en travaillant à la sienne propre.
Mais, considéré comme peine, le duel est extrêmement défectueux.
1. Ce n'est pas un moyen qui puisse servir à tout le monde. 11 y a des classes nombreuses qui ne sauraient participer à la protection qu'il accorde , comme les femmes, les enfants, les vieillards, les malades, et ceux qui , par défaut de courage, ne sauraient se résoudre à se racheter de la honte au prix d'un si grand danger. D'ailleurs, par une bizarrerie de ce point d'honneur, digne de sa naissance féodale , les classes supérieures n'avaient point admis les subalternes à l'égalité du duel : le paysan , outragé par le gentilhomme , n'en obtiendrait pas cette satisfaction. L'insulte , dans ce cas, peut avoir des effets moins graves , mais c'est encore une insulte et un mal sans remède. Sous tous ces rapports, le duel, considéré en qualité de peine, se trouve mefflcace.
2. Ce n'est pas même toujours une peine , parce que l'opinion lui attache une récompense qui peut paraître à bien des yeux supérieure à tous ses dan
ticulière, émanée du chrisUanisme, conduisait à interroger de cette manière la justice divine et à lui remettre la décision des querelles.
Cependant on trouve , bien avant l'âge du christianisme, le duel établi en Espagne comme moyen juridique. Ce passage de Tlle-Live ne peut laisser aucun doute : Quidam çuas disputando controversias finlre nequierant aut noluerantf pacio fnier se, ut victorem res sequeretur ferro decreverunt. Quum verbisdiscepiare Sciphvel/et, ac sedareiras, negalum id ambo dicere communibus cognatis, nec alium deonim hominumve, quam Mariem sejud'tcem, habituros esse, Lib. xxviii, S 21.
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gers. Cette récompense , c*est Thonneur attaché à la preuve du courage , honneur qui a eu souvent plus d'attrait pour porter au duel , que ses inconvénients n'ont eu de force pour en détournerr II fut un temps où il entrait dans le caractère d'un galant homme de s'être hattu au moins une fois. Un coup d'œil, une inattention, une préférence, un soupçon de rivalité , tout suffisait à des hommes qui ne demandaient qu'un prétexte, et se trouvaient payés mille fois des périls qu'ils avaient courus en obtenant les applaudissements des deux sexes, à qui, par des raisons différentes, la bravoure impose également. Sous ce rapport, la peine, amalgamée avec la récompense , n'a plus son vrai caractère pénal , et d'une autre manière devient encore inefficace.
3. Le duel , considéré comme peine , est encore défectueux par son excès, ou selon l'expression propre , qui sera expliquée ailleurs , c'est une peine trop dispendieuse : il est vrai qu'elle est souvent nulle, mais elle peut être capitale. Entre ces extrêmes du tout au rien , on est exposé à tous les degrés intermédiaires , blessures , cicatrices , mutilations , membres estropiés ou perdus. II est clair que si l'on avait à choisir pour la satisfaction des délits de ce genre, on donnerait la préférence à une peine moins incertaine, moins hasardeuse, qui ne pût pas aller jusqu'à la mort, ni être tout à fait nulle.
11 y a de plus une singularité dans cette justice pénale qui n'appartient qu'au duel : coûteuse à l'agresseur, elle ne l'est pas moins à la partie lésée *. L'offensé ne peut réclamer le droit de punir l'offenseur qu'en s'exposant lui-même à la peine qu'il lui prépare, et même avec un désavantage manifeste , car la chance est naturellement en faveur de celui qui a pu choisir son homme avant de s'exposer. Ainsi cette peine est tout a la fois dispendieuse et mal fondée.
4. Un autre inconvénient particulier de cette jurisprudence du duel , c'est d'aggraver le mal du délit même , toutes les fois que la vengeance n'est pas réclamée , à moins d'une impossibilité reconnue. L'offensé refuse-t-il d'y recourir : le voilà forcé de déceler deux vices capitaux, défaut de courage et défaut d'honneur, défaut de cette vertu qui protège la société et sans laquelle elle ne peut se maintenir, et défaut de sensibilité à l'amour de la réputation , l'une des grandes bases de la morale. L'offensé se trouve donc, par la loi du duel, dan! une situation pire que si elle n'existait pas ; parce qu'il refuse ce triste remède , il se change pour lui en poison.
t Le Japonais remporte, à cet égard, sur Phomme d'honneur de PEurope moderne. L'Européen , pour la chance de luer son adversaire, lui donne une chance récl-
5. Si, dans certains cas, le duel, en qualité de peine , n'est pas aussi inefficace qu'il parait devoir l'être, ce n'est qu'autant qu'un innocent s'expose à une peine qui , par conséquent , est mal fondée. Tels sont les cas des personnes qui , à raison de quelque infirmité attachée au sexe, à l'âge ou à l'état de la santé , ne peuvent pas employer ce moyen de défense. Elles n'ont de ressource , dans cet état de faiblesse individuelle , qu'autant que le hasard leur accorde un protecteur qui a en même temps le pouvoir et la volonté de payer de sa personne et de combattre à leur place. C'est ainsi qu'un époux , un amant , un frère peuvent prendre sur eux l'injure faite à une femme, à une maltresse , à une sœur : et dans ce cas , si le duel devient efficace comme protection , ce n'est qu'en compromettant la sûreté d'un tiers qui se trouve chargé d'une querelle pour un fait étranger à sa personne, et sur lequel il n'a pu exercer aucune influence.
II est certain qu'à considérer le duel comme une branche de la justice pénale , c'est un moyen absurde et monstrueux ; mais tout absurde et tout monstrueux qu'il est , on ne saurait contester qu'il ne remplisse bien son objet principal, il efface entièrement la tache qu'une insulte imprime à r/ionneur. Les moralistes vulgaires , en condamnant sur ce point l'opinion générale, ne servent qu'à confirmer le fait. Or, que ce résultat du duel soit justifiable ou non , n'importe : il existe et il a sa cause. Il est essentiel au législateur de la découvrir : un phénomène si intéressant ne doit pas lui rester inconnu.
L'insulte, avons-nous dit, fait envisager celui qui en est l'objet comme avili par sa faiblesse et sa lâcheté : toujours placé entre un affront et un reproche, il ne peut plus marcher d*un pas égal avec les autres hommes, et prétendre aux mêmes égards. Mais qu'après cette insulte, je me présente à mon adversaire , et consente à risquer, dans un combat , ma vie contre la sienne , je sors par cet acte de l'humiliation où j'étais tombé. Si je meurs, me voilà du moins affranchi du mépris public et de l'insolente domination de mon ennemi. S'il meurt, me voilà libre, et le coupable puni. S'il n'est que blessé , c'est une leçon suffisante pour lui et pour ceux qui auraient eu la tentation de l'imiter. Suisje blessé moi-même, ou ne le sommes-nous ni l'un ni l'autre, le combat n'est point inutile, il produit toujours son effet, lion ennemi sent qu'il ne peut réitérer ses injures qu'au péril de sa vie : je ne suis pas un être passif qu'on puisse outrager impunément ; mon courage me protège à peu près I
proque et égale. Le Japonais , pour la chance de porter le sien à se fendre le ventre , commence par lui en donner l Pexemple. '
REMÈDES AUX DÉLITS COiNTRE L'HONiNEUR
comme ferait la loi si elle punissait de tels délits par ODe peioe capitale ou affliclive.
Mais si , quand cette voie de satisfaction m*est ourerte , j*endure patiemment une insulte, je me rends méprisable aux yeux du public, parce que celte conduite décèle, de ma part, un fonds de timidité, et que la timidité est une des plus grandes imperfections dans le caractère d'un homme. Un poltron a toujours été un objet de mépris.
Mais ce défaut de courage doit-il être mis dans la classe des vices? L'opinion qui avilit la poltronnerie est-elle un préjugé nuisible ou utile?
On ne doutera guère que cette opinion ne soit conforme à l'intérêt général , si l'on considère que la première passion de tout homme étant le désir de sa propre conservation , le courage est plus ou moins une qualité factice , une vertu sociale qui doit à l'estime publique plus qu'à toute autre cause sa naissance et son accroissement. Une ardeur momentanée peut s'allumer par la colère , mais un courage tranquille et soutenu ne se forme et ne mûrit que sous les heureuses influences de l'honneur. Le mépris qu'on éprouve pour la poltronnerie n'est donc pas un sentiment inutile : la souffrance qui en rejaillit sur les poltrons n'est donc pas une peine prodiguée en pure perte. L'existence du corps politique dépend du courage des individus qui le composent. La sûreté extérieure de l'État contre des riyaux dépend du courage de ses guerriers; la sûreté intérieure de l'État contre ces guerriers euxmêmes dépend du courage répandu dans la masse des autres citoyens. En un mot, le courage est Tàme publique , le génie tutélaire , le palladium sacré par lequel seul on peut se garantir de toutes les misères de la servitude, rester dans l'état d'homme , et ne pas tomber au-dessous des brutes mêmes. Or, plus le courage sera honoré , plus il y aura d'hommes courageux ; plus la poltronnerie sera méprisée , moins il y aura de poltrons.
Ce n'est pas tout : celui qui , pouvant se battre , endure une insulte, ne décèle pas seulement sa timidité : il se révolte contre la sanction populaire qui en a fait une loi , et se montre sur un point essentiel indiflerent à la réputation. Mais la sanction populaire est le ministre le plus actif et le plus (idèle du principe de l'utilité , l'alliée la plus puissante et la moins dangereuse de la sanction politique. Les lois de la sanction populaire sont-elles
I Le puhlic sait-il la raisoin quMl a dans son opinioD ? EtUil guidé par le principe de rutilité ou par une imilalion fliacbioale et un instinct mal démêlé? Celui qui se bal asit-il par une vue éclairée de son intérêt et de Pintéréi S^néralîCest une question plus curieuse qu*utile. Voici une observation qui peut servir à la résoudre. Autre chose est de se déterminer par la présence de certains motifs , autre
d'accord , en général , avec les lois de l'utilité ? Plus un homme est sensible à la réputation, plus son caractère est prêt à se conformer à la vertu ; moins il y est sensible , plus il est en proie à la séduction de tous les vices.
Que résulte-t-il de cette discussion? Que dans l'état d'abandon où les lois ont laissé jusqu'à présent l'honneur des citoyens, celui qui endure une insulte sans avoir recours à la satisfaction que lui prescrit l'opinion publique , se montre par là même comme réduit à une dépendance humiliante , exposé à recevoir une suite indéfinie d'affronts ; — il se montre comme privé du sentiment de courage qui fait la sûreté générale, —et enfin comme dépourvu de sensibilité à la réputation , sensibilité protectrice de toutes les vertus et sauvegarde contre tous les vices.
£n examinant la marche de l'opinion publique relativement aux insultes , il me semble qu'à parler en général, elle est bonne et utile; H les change-'* ments successifs qui se sont faits dcins la pralrquc du duel l'ont ramené de plus en plus sous k; principe de l'utilité. Le public aurait tort, du plu Lût i^ia folie serait manifeste, si , spectateur tl une inâuUi- , il portail immédiatement un décret d'infamie; coiUre la partie insultée; mais voilà ce qu'il m fait \*3h. Cq décret d'infamie n'a lieu que dans le cas où l'homme insulté, rebelle aux lois de l'honneur, signe [nimême l'arrêt de sa dégradation virile.
Le public a donc raison en général * dans ce système d'honneur ; le véritable tort est du côté des lois : Premier toriy — d'avoir laissé subsister, par rapport aux insultes, cette anarchie qui a forcé de recourir à ce bizarre et malheureux moyen ; Secoîid tort y — d'avoir voulu s'opposer à l'usage du duel, remède imparfait mais unique : Troisième tort y — de ne l'avoir combattu que par des moyens disproportionnés et inefficaces.