‹ Œuvres de Jérémie Bentham (volume 2)Chapitre 207 sur 547 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

DIMCfCER LA SENSIBILITÉ A l'ÉGARD DB LA TENTATION.

Daos l'article précédent il s'agissait de se précaulioDoer contre l'improbité d'un individu. Dans celm-ci , il s'agit des poyens de ne pas allérer la probité de Thonnéte homme en l'exposant à une tr#p forte influence des motifs séducteurs.

Parlons d'abord des salaires. L'argent, selon Ja manière dopt il est appliqué, peut servir de poison ou d'aotidole.

▲bstractioa faite^u bonheur des individus. Tintérèi du service exige que les employés publics

soient à l'abri du besoin dans tous les emplois qui leur donnent les moyens d'acquérh* par des voies préjudiciables. On a vu naître en Russie les plus grands abus dans toutes les adminislralions par l'insuffisance des salaires. Quand les hommes pressés par le besoin abusent de leur pouvoir, deviennent cupides, concussionnaires et voleurs, le blâme doit se partager entre eux et le gouvernement qui a tendu ce piège à leur probilé. Placés entre la nécessité de vivre et l'impossibilité de subsister honnêtement, ils doivent regarder l'extorsion comme un supplément légitinie, tacitement autorisé par ceux qui les emploient.

Suffinei-t-il, pour les mettre à couvert du besoin, de leur fournir le nécessaire physique? Non. S'il n'y a pas une certaine proportion entre la dignité dont un homme est revêtu et les moyens de la soutenir, il est dans un élat de souffrance et de privation , parce qu'il ne peut pas répondre â ce qu'on attend de lui , et rester au niveau de la classe qu'il est appelé à fréquenter. En un mot, les besoins croissent avec les honneurs, et le nécessaire relatif varie avec les conditions. Placez un homme dans un rang élevé sans lui donner de quoi s'y maintenir, quel en sera le résultat? Sa dignité lui fournit un motif pour mal faire , et sa puissance lui en donne les moyens.

Charles II , trop gêné par l'économie du parlement, se vendit à Louis XÏV, qui oflrit de fournira ses profusions. L'espoir de sortir des embarras où il était plongé le Jeta comme un particulier perdu de dettes dans des ressources criminelles. Cette nûëérable parcimonie valut aux Anglais deux guerres et irtie paix phis funeste. Il est vrai qu'on ne peut pas trop savoir quelle somme il aurait fallu pour servir ^l'antiseptique à un prince aussi corrompu : mais cet exemple suffit pour montrer que cette liste civile des rois d'Angleterre, qui parait exorbitante à des calculateurs vulgaires , est aux yeux fun politique une mesure de sûreté générale. D'ailleurs, par celte altiance intime qui existe entre la richesse et le pouvoir , tout ce qui augmente l'éclat de la dignité en accroît la force : et la pompe royale , sous ce rapport , peut ître comparée à ces ornements d'architecture qui servent en même temps d'appui et de lien à l'édflfce.

Cette grande règle, de diminuer autant que possible la siensibilité par rapport à la tentation , a été singulièrement violée dans l'Église catholique. Imposer le célibat aux prêtres , en leur confiant les fonctions les plus délicates dans l'examen des consciences et la direction des familles, c'était les •placer djjns une situation violente, entre le malheur d'observer une loi inutile ou l'opprobre de la violer.

FORTrFIEU L'IMPRESSION DES PEINES SUR L'IMAGINATION.

Quand Grégoire VII établit dans un concile de Rome que les clercs mariés ou concubinaires ne pourraient plus dire la messe , ils jetèrent des cris d^indiguation, Taccusant d'hérésie, et disant, sçlon les historiens du temps : u S'il persiste, nous ai- « mons mieux renoncer à la prêtrise qu'à nos fera- « mes ; il pourra chercher des anges pour gouverner « les églises. » (Hist, de France, par l'abbé Millot, lom. I, règne de Henri I".) De nos jours, on a voulu en France rendre le mariage aux prêtres ; mais il ne s'est plus trouvé d'hommes parmi eux , il n'y avait que des anges.

CIIA1*ITRE IX.

lOrttîFlER t^IMMBSBinN t»£S PEINES SUR l'iMAGI.NATION.

CVsl la peine réelle qui fait tout le mal ; c'est la

puiiie apparente qui produit tout le bien. Il faut

.donc tirer de la première tout le parti possible pour

aujjmenlrr fa seconde, l/humanité consiste dans le

sémillant de U cniantê.

Parlez aux yeux n vous voulez émouvoir le tœur. Le précepte t'sL aussi ancien qullorace , et rexpérletïCe qui l'a di< tti est aussi ancienne que le premier homme. Clianni en sent la force et cherche a la loîirn*-T à son jirofitrle comédien, le charlatan, roratcur, k prOlre, tous savent se prévaloir de cpUu puissance. Rendt-z vos peines exemplaires:

■ donner aux cérémonies qui les acconfpagnent une *inle de pompe Ijsiïiibre. Appelez à votre secours tous les tïris IniîUitifs, et que leâ représentations de CCS importanlcîi opérations soient parmi les premiers obj<^ts qui frappent les yeux de l'en-

Un ëcbâfàud tendu de noir, cette livrée' de la douleur, — les ofïleiers de la justice en habit de

■ deutl, — ri'xécuu^ur revêtu d'un masque qui serve à la fois à augmenter la terreur et à dérober «celui qui le porte à une indignation mal fondée^ — des emblèmes du crime placés sur la tète du criminel, afin que les témoins de ses souffrances soient instruits du délit qui les lui attire. — Voilà une partie des décorations principales de ces tragédies de

1 Voyez Juvénaly son aUusioB à la peine des parricides:

Cujus suppUcio non debuU unaparari Stmta, non nrpens Mjnus, etc.

* Dans le •ommcncemcnl des rois de Pologner; il exislJU un usage liès-siiigulier.

«f Un évéque de Cracovie , assassine par son roi dans le

la loi. Que tous les personnages de ce drame terrible se meuvent dans une procession solennelle, — qu'une musique grave et religieuse prépare les cœurs des auditeurs pour l'importante leçon qu'ils vont recevoir. Que le juge ne croie pas qu'il est audessous de lui de présider à cette scène publique, et que sa sombre dignité soit comme consacrée par le ministère de la religion.

Je ne rejetterais pas l'instruction quand elle me serait offerte par mes plus cruels ennemis. Conseil vehmique, inquisition, chambre étoilée, je consulterais tout, j'examinerais tous les moyens , je comparerais tout ce qu'on a fait, je prendrais un diamant , fût-il couvert de boue. Si les assassins se servent d'un pistolet pour commettre un meurtre, est-ce une raison de ne pas m'en servir pour ma défense ?

Les robes emblématiques de l'inquisition pourraient s'appliquer utilement dans la justice criminelle. Un incendiaire , sous un manteau où l'on représente des flammes, offrirait à tous les yeux rimage de son crime, et l'indignation du spectateur serait fixée sur l'idée du délit.

Un système de peines accompagnées d'emblèmes appropriés autant que possible à chaque crime aurait un avantage additionnel. Il fournirait des allusions à la poésie S à l'éloquence, aux auteurs dramatiques, aux conversations ordinaires. Les idées qui en dérivent seraient, pour ainsi dire, réverbérées par mille et mille ol^cts, et se dissémineraient de toutes parts.

Les prêtres catholiques ont su tirer de ce fonds les plus grands secours pour augmenter Tefficdce de leurs opinions religieuses. Je me souviens d'avoir vu, à Graveline, une exposition frappante: un prèlfe montrait au [leuple un tableau où l'on v(fyait une multitude de malheureux au milieu des flammes, et l'un d'eux faisait un signe pour de* mander une goutte d'eau, en montrant sa langue* brûlée. Celait un jour de prières publiques pour tirer les âmes du purgatoire. — 11 est évident qu'une pareille exposition devait inspirer moins l'horreur du crime que l'horreur de la pauvreté, qui ne permet pas de le racheter. La conséquence est qu'il fallait avoir à tout prix de quoi payer une messe; car où tout s'expie pour de rarg;enL^, la misère seule est le plus grand de tous les crimes, le seul qui n'ait point de resjiource ^.

n onzième siècle, cite à son tribunal , c*eBt-à-dlre à la chaa pellet)ù son sang Ail versé, le nouveau roi comme s*il u étail coupable de ce forFaU. Jean sY rendit à^pfcd et u répondit , comme ses prédécesseucs, que ce crime était (c alroce, qu'il en élait innocent^ qu*il le délestait et eu te demandai pardon eif implorant ia protection du tïiint t( martyr sur liil et mt le royaume. Il serait j^'SOiiftBiiter

FACILITER LA COiNNAISSANCE DU CORPS DU DÉLIT.

Les anciens n*ont pas été plus heureux que les modernes dans le choix des peines. On n*aperçoit aucun dessein, aucune intention, aucune liafson naturelle entre la peine et le délit : le caprice a tout fait. Je ne veux pas insister sur un point qui a depuis longtemps frappé tous ceux qui sont capables de réflexion : nos modes de punir, en Angleterre , forineot un contraste parfait a?ec tout ce qui peut inspirer du respect ; — une exécution capitale n'a point de solennité; — le pilori est tantôt une scène de bouffonnerie, tantôt une scène de cruauté populaire, un jeu de hasard, où le patient est exposé aux caprices de la multitude et aux accidents du jour;— la rigueur du fouet dépend de l'argent donné à Texécuteur ; — la brûlure dans la main , selon que le bourreau et le criminel ont pu s'accorder, se fait soit avec un fer froid, soit avec un fer rouge; et si c'est avec le fer rouge , il n'y a de brûlé qu'une tranche de Jambon. Pour jouer la ^rce, le criminel pousse les hauts cris pendant que iagraisse brûle et fume. Les spectateurs, qui en sont instruits, ne font que rire de cette parodie judiciaire. On dira peut-être , car tous les objets ont deux faces, que ces représentations réelles, ces scènes terribles de la justice pénale répandraient l'effroi parmi le peuple, et feraient des impressions dangereuses. — Je ne le crois pas. Si elles présentaient aux malhonnêtes gens l'idée du danger, elles n'offriraient qu'une idée de sécurité à ceux qui sont honnêtes. — Quand on menace de peines éterneUes, quand on décrit d'une manière effrayante les flammes de l'itnfer, pour des espèces de délits nidéfinis et indéfinissables, on peut allumer l'imagination et produire la folk. Ici, au contraire, nous supposons un délit manifeste, un délit prouvé, un délit que chacun est le maître de ne pas commettre, H par conséquent la terreur de la peine ne saurait s élever à un degré dangereux. Toutefois il faut •prendre garde a ne pas produire des associations d'idées fausses et odieuses.

Dans la première édition du code Thérèse, le portrait de l'impératrice était entouré de médaillons , représentant des gibets, des roues , des chevalets de fer, d'autres instruments de supplices. Quel <ïontre-8ens que>i'olîrir l'image du souverain avec

« qovdans tous les Étals on conservât ainsi les monuments > des crimes dès rois. La flatterie ne leur trouve que des • Tcrltts.n {Histoire de Jean Sobleskx, pat* l'abbé Coxer,

Voll^ UD fait tÎBÇuUer el qui fait preuve de la grande kibiteié du clerQ5 à saisir rimagioalion et à faire impres- UOD sur PespriL des bonamês. Combien tout ^làïl calculé ^ee tri da«s cette céféponie pouv reedre la personne <i*un évéque Mioie éî sacrée aux yeui d'un ror el d^une aaiioo l Ce etfn^ue le'temps n^effaoe poUit , *ce sang qoï crie toffjeurf , ôr^nouveau roi qui senrtjle hériter W mafé-

ces emblèmes hideux , comme une tète de Méduse agitant ses serpents! Ce frontispice scandaleux fut supprimé; mais on laissa subsister une estampe qui représentait tous les instruments de la torture. Tableau sinistre qu'on ne pouvait considérer sans se dire à soi-même : Voilà les maux auxquels je puis être exposé, quoique innocent! Mais si un tableau abrégé du code pénal était accompagné d'estampes représentant les peines caractéristiques affectées à chaque crime, ce serait un commentaire imposant, une image sensible et parlante de la loi. Chacun peut se dire : Voilà ce que je dois souffrir si je deviens coupable. C'est ainsi qu'en matière de législation une seule nuance sépare quelquefois le bien d'afec le mal.

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