‹ Œuvres de Jérémie Bentham (volume 2)Chapitre 227 sur 547 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

CULTURE DE LA BIENVEILLANCE

Le principe de la bienveillance est distinct en lui-même de l'amour de la réputation. Chacun d'eux peut agir sans l'autre. Le premier peut être un sentiment de l'instinct, un don de la nature, mais en grande partie il est le produit de la culture, le I fruit de l'éducation. Car où irouve-t-on une plus j g^nde mesure de bienveillance , chez les Anglais ou chez les Iroquois , dans l'enfance de la société ou dans sa maturité? Si le sentiment de bienveillance est susceptible d'augmentation, comme on n'en saurait douter, c'est à l'aide de cet autre principe du cœur humain, l'amour de la réputation. Qu'un OBoraliste peigne la bienveillance sous les traits les liïas aimables, et l'égoïsme, la dureté de cœur, sous les couleurs les plus odieuses , que fait-il par lé? 11 cherche à réunir au principe purement social la. bienveillance le principe 4lemi-personnel et t-social de la réputation. Jl cherche à les comjfer, à leur donner la mèiQe direction , à les armer "hiti par l'autre. Si se| efforts sont couronnés de saecès, auquel des deux principes faut-il en faire honneur? M â l'un ni à l'autre exclusivement, mais J*leur concours réciproque, à l'amour de la bien- Teillaflce comme cause immédiate , à l'amour de la

réputation comme cause éloignée. Un homme qui cède avec plaisir aux doux accents du principe social ne sait pas et ne désire pas savoir que c'est un principe moins noble qui leur a donné le premier ton. Telle est la délicatesse dédaigneuse du meilleur élément de notre nature : il ne veut devoir sa naissance qu'à lui-même, et il rougit de toute association étrangère.

1<» Augmenter la force des sentiments de bienveillance; 2*» en régler l'application sur le principe de l'utilité; voilà les deux objets du législateur.

1 . Veut-il inspirer l'humanité aux citoyens , il faut qu'il leur en donne le premier exemple , qu'il montre le plus grand respect non-seulement pour la vie des hommes , mais pour toutes les circonstances qui influent sur leur sensibilité. Des lois sanguinaires ont une tendance à rendre les hommes cruels , soit par crainte , soit par imitation , soit par vengeance. Des lois dictées par un esprit de douceur humanisent les mœurs d'une nation, et l'esprit du gouvernement se retrouve dans celui des familles.

Le législateur doit interdire tout ce qui peut servir d'acheminement à la cruauté. Les spectacles barbares des gladiateurs, introduits à Rome vers les derniers temps de la république, contribuèrent sans doute à donner aux Romains cette férocité qu'ils déployèrent dans leurs guerres civiles. Un peuple qui s'est accoutumé à mépriser la vie humaine dans ses jeux , la respectera-t-il dans la fureur des passions?

Il convient , par la même raison , de défendre toute espèce de cruauté exercée envers les animaux , soit par manière d'amusement , soit pour flatter la gourmandise. Les combats de coqs et de taureaux , la chasse au lièvre, au renard , la pèche et d'autres amusements de la même espèce , supposent nécessairement ou une absence de réflexion , ou un fonds d'inhumanité , puisqu'ils entraînent pour des êtres sensibles les souffrances les plus vives, la mort la plus longue et la plus douloureuse dont on puisse se faire une idée. 11 doit être permis de tuer les animaux , et défendu de les tourmenter. La mort artificielle peut être moins douloureuse que la mort naturelle , par des procédés simples qui valent bien la peine d'être étudiés , et de devenir un objet de police. Pourquoi la loi refuserait-elle sa protection â aucun être sensible? 11 viendra un temps où l'humanité étendra son manteau sur tout ce qui respire. On a commencé à s'attendrir sur le sort des esclaves : on finira par adoucir celui des animaux qui servent à nos travaux et à nos besoins.

Je ne sais si les législateurs chinois , en instituant leur cérémonial minutieux , ont eu pour objet de cultiver la bienveillance, ou seulement de maintenir la paix et la subordination. La politesse, à la Chine,

CULTURE DE LA BIENVEILLANCE

est une espèce de culte ou de rituel , qui est le grand objet de Téducation et la principale science. Les mouvements extérieurs de ce peuple immense, toujours réglés , toujours prescrits par Tétiquetle , sont presque uniformes, comme ceux d*un régiment qui répète Texercice. Cette pantomime de bienveillance peut être destituée de réalité, comme une dévotion chargée de menues pratiques peut être séparée de la morale. Tant de gêne semble s'accorder mal avec le cœur humain, et ces démonstrations de commande ne confèrent point d'obligation , parce qu'elles n'ont point de mérite.

Il existe des principes d'antipathie qui sont quelquefois entrelacés dans la constitution politique des États , et qu'il est bien difficile d'extirper. Ce sont des religions ennemies qui excitent leurs partisans à se haïr et à se persécuter ; des vengeances héréditaires entre des familles puissantes ; des conditions privilégiées qui forment des barrières insurmontables entre les citoyens ; des suites de conquêtes après lesquelles le peuple conquérant n'a jamais pu s'incorporer et se fondre avec le peuple conquis ; des animosités fondées sur d'anciennes injustices ; des gouvernements factieux qui s'élèvent par un triomphe , et qui tombent par une défaite. Dans ce malheureux État , les cœurs se rapprochent plus souvent par le besoin de haïr, que par celui d'aimer. 11 faut les soulager de la crainte et de l'oppression pour les rendre à la bienveillance.

Détruire les préjugés qui rendent les hommes ennemis est un des plus grands services à rendre à la morale.

Le voyage tîe Mungo-Park en Afrique a représenté les nofrs !^ous le point de vue le plus intéressant ; leur simplicité , la force de leurs affections (1oniesiic|ueSi h\ peinture de leurs mœurs innocentes n augmenté rinlerêt public en leur faveur.

Les écrivains satiriques affaiblissent ce sentiment. ^)uanU on a lu Voliaire, se sent-on disposé en faveur d(/s Juifs? S'il nvait eu plus de bienveillance à leur éj^^rd, en exposant l'avilissement où on les tient, il aurait explii|Ué les traits les moins favorables de leur caractère , et montré le remède à côté du mal.

La plus grande atteinte à la bienveillance a été portée par les religions exclusives , par celles qui ont des rites incommunicables , par celles qui inspirent l'intolérance et représentent les non-croyjnts comme des infièles , comme des ennemis de QP?*

En Angleterre on connaît mieux qu'ailleurs l'art d'exciter la bienfaisance par la publicité qu'on lui donne. Veut-on entreprendre une fondation , une charité qui demande un grand concours , un comité se forme des bienfaiteurs Jes plus actifs , les plus distingués : la valeur des contributions est annoncée dans les papiers publics : les noms des souscripteurs

y sont imprimés jour à jour. Cette publicité rëpoDd à plusieurs fins. Son objet immédiat est de garantir la recette et l'emploi des fonds , mais c'est un appât pour la vanité , dont la bienveillance profite.

Dans les établissements de charité , tous les souscripteurs annuels sont nommés gouverneurs : la manutention qu'ils exercent, le petit État qu'ils forment , les intéressent à leur gestion : on aime à ^ suivrelebien qu'on fait,àjouirdu pouvoir qu'il confère ; et en rapprochant les bienfaiteurs de la classe J des malheureux , en les mettant sous leurs yeux, on fortifie la bienveillance, qui se refroidit par l'éloignement de l'objet , et s'échauffe par sa présence.

Il y a plus de ces associations de bienfaisance à Londres qu'il n'y avait de couvents à Paris.

Plusieurs de ces charités ont des objets particuliers, les aveugles, les orphelins, les estropiés , les Teuves, les matelots, les enfants des ecclésiastiques , etc. Chaque individu est plus touché d'une espèce de misère que d'une autre , et sa sympathie tient toujours à quelque circonstance personnelle : il y a donc bien de l'art à diversifier les charités , à les séparer en plusieurs branches , afin de leur appliquer toutes les espèces de sensibilité et de n'en perdre aucune.

II est étonnant qu'on n'ait pas tiré plus de parti de la disposition des femmes , chez qui le sentiment de la pitié est plus fort que chez les hommes. Il y avait deux institutions en France bien adaptées à ce but : les filles de la Charité qui se dévouaient au service des hôpitaux, et la Société de la charité maternelle à Paris, formée par des dames qui visitaient les pauvres femmes dans leur grossesse , et prenaient soin du premier âge de l'enfance '.

2. Les sentiments de bienveillance sont sujets à s'écarter du principe de l'utilité générale : on ne peut parvenir à les régler que par l'instruction : on ne commande pas , on ne force pas , mais on persuade, on éclaire, on apprend peu à peu aux hommes à distinguer les différents degrés d'utilité , a proportionner leur bienveillance à l'étendue de son objet. Le plus beau modèle est tracé par Fënélon , dans ce mot qui peint son cœur : u Je préfère ma famille « à moi, ma patrie à ma famille, et le genre humain u à ma patrie. »

On s'attachera donc, dans les enseignements publics, à diriger vers ce but les affections des citoyens , à réprimer les écarts de la bienveillance , à leur faire sentir leur propre intérêt dans l'intérêt général. On les fera rougir de cet esprit de famille, de cet esprit de corps qui milite contre l'amour de la patrie, de cet amour injuste de la patrie qui se change en haine contre les autres nations. On le^

* Celte dernière association vient d'être rélabUc.

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