Objections
Si la publicité est si favorable, à tant d'égards , aux gouvernants eux-mêmes, si propre à les garantir des injustices du public, à leur procurer la plus douce récompense de leurs travaux , pourquoi sont -ils si généralement ennemis de ce régime? Faut-il en chercher la cause dans des vices , dans le désir de gouverner sans responsabilité , de soustraire leur conduite à l'inspection , d'en imposer au peuple, de l'assujettir par son ignorance? De tels motifs peuvent n'être pas étrangers à plusieurs d'entre eux , mais les attribu«i^à tous «erait le ian-
Je renvoie les lecteurs à ce passage, auquel on ne peut rieo ajouter.
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gage de la «atire. 11 peut y avoir, à cet égard, des erreurs de bonne foi , fondées sur des objections spécieuses: essayons de les réduire à leur juste Taleur.
Première objection, u Le public est un juge in- « compétent des opérations d'une assemblée poli • « tique, à raison de Tignorance et des passions de « la majorité de ceux qui la composent. »
Si j'allais jusqu'à convenir que, dans la masse du public, il n'y a peut-être pas un individu sur cent, qOf soit capable de former un jugement éclairé sur les questions qu'on traite dans une assemblée politique, on ne m'accuserait pas d'affaiblir l'objection ; et cependant, même à ce point, elle ne me paraît d'aucune force contre la publicité.
Cette objection aurait quelque solidité , si , en dtant au tribunal populaire les moyens de bien juger, on lui était également la fantaisie de juger : mais le public juge , et il jugera toujours. S'il s'abstenait de juger par la peur de mal juger, loin d'accuser son ignorance, il faudrait admirer sa sagesse. Un peuple qui saurait suspendre son jugement ne serait pas composé d'hommes vulgaires , mais de philosophes.
La publication des pièces, dira-t-on, augmentera le nombre des mauvais juges dans une proportion très-supérieure a celle des bons.
Je réponds à cela que , pour l'objet en question, il faut distinguer le public en trois classes : la première est composée de la partie la plus nombreuse qui s'occupe très-peu des affaires publiques, et qui n'a ni le temps de lire ni le loisir de raisonner. La seconde est composée de ceux qui portent une es|)éce de jugement, mais un jugement d'emprunt, un jugement sur parole , sans se donner la peine ou sans avoir la capacité de former une opinion à eux. La troisième est composée de ceux qui jugent par eux-mêmes , d'après les informations plus ou moins exactes qu'ils ont pu se procurer.
Quelle est celle des trois classes d'hommes à qui la publicité peut nuire?
Ce n'est pas à la première, puisque, par la supposition, elle est nulle pour eux. Ce n'est pas à la troisième : elle jugeait auparavant, elle juge maintenant ; mais elle jugeait mal sur des informations très-peu exactes : elle jugera mieux lorsqu'elle sera mis* en possession des documents vrais.
Quant à hi seconde classe, ses jugements, avonsnous dit , sont des jugements d'emprunt, mais ils sont l'écho de ceux de la troisième classe. Or, cette classe , mieux instruite et jugeant mieux , fournira des opinions plus saines à ceux qui les reçoivent toutes préparées de sa part. En rectifiant les unes, vousautez rectifié les autres. En purifiant la source, vous aurez purifié les canaux.
Pour décider si la publicité peut nuire ou servir, il ne faut confidérer que la classe qui juge , parce qu'elle seule entraîne le cours de l'opinion. Or, si cette classe juge ma! , c'est qu'elle ignore les faits, c'est qu'elle ne possède pas les données nécessaires pour former un bon jugement. Voici donc la logique des partisans du mystère : u Vous êtes incapables u de juger, parce que vous êtes dans Fignorance , u et vous resterez dans l'ignorance, parce que vous u êtes incapables de juger. »
Seconde objection, u La publicité peut exposer «( à la haine publique un membre de l'assemblée, « pour des procédés qui mériteraient un autre sort.»
Cette objection rentre dans la première , l'incapacité du peuple à distinguer ses amis de ses ennemis.
Si un membre d'une assemblée politique n'avait pas assez de fermeté pour braver une injustice momentanée, il lui manquerait la première qualité de son état. Le propre de l'erreur est de n'avoir qu'une durée accidentelle qui peut cesser à chaque instant, tandis que la vérité est indestructible. 11 ne s'agit que de la mettre en évidence , et c^est à quoi tout concourt dans le régime de la publicité. Linjustice est-elle une fois reconnue , la haine se change en estime; et celui qui, aux dépens du crédit d'un jour, a osé tirer cette lettre de créance sur l'avenir, en est payé avec usure.
Sous le rapport de la réputation , la publicité est beaucoup plus utile aux membres de l'assemblée qu'elle ne peut leur être nuisible. Elle est leur sauvegarde contre les imputations malignes et les calomnies. On ne peut ni leur attribuer des discours faux , ni dissimuler le bien qu'ils ont fait , ni donner à leur conduite une tournure perfide. A-t-on mal interprété leurs intentions , une explication publique fait tomber les fausses rumeurs et ne laisse point de prise aux attaques clandestines.
Troisième objection. « Le désir de la popularité « peut suggérer à des membres de l'assemblée des « propositions dangereuses : l'éloquence que l'on « cultive est une éloquence de séduction plus que u de raison , celle d'un tribun du peuple plus que u celle d'un législateur. »
Cette objection rentre encore dans la première, c'est-à-dire l'incompétence du peuple à juger de ses vrais intérêts , à distinguer entre ses amis et ses flatteurs.
Dans un lÉtat représentatif, où le peuple n'est pas appelé à voter sur les mesures politiques, ce danger est peu à craindre. Les discours des orateurs qui ne lui sont connus que par les journaux , n'ont point l'influence des harangues passionnées d'un démagogue séditieux. Us ne lui parviennent qu'en passant par un milieu qui les refroidit : et de plus ,
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ils soDt accompagnés des arguments contradictoires qui, dans le cas supposé, ont tout Tavantage naturel du vrai si^* le f^ux
La publicité des débats a ruiné plus de démagogues qu^elle n*en a fait. Un homme qui a acquis une grande faveur populaire , n*a qu*à entrer dans le parlement pour cesser d*ètre redoutable. Placé au milieu de s^ égaux ou de ses supérieurs en talent , il n'avance rien qui ne soit combattu ; ses exagérations sont réduites à la mesure du vrai ; sa présomption est humiliée : le désir d'une popularité momenl|i|iée ne produit que le ridicule , et le flatteur du peuple finit par dégoûter le peuple même.
Quatrième objection. « Dans un État monaru chique,la publicité des assemblées, en exposant les « membres au ressentiment du chef de TEtat , peut «f nuire à la liberté de leurs décisions. »
Cette objection, plus spécieuse que les précédentes, s'évanouit quand on l'examine , et même se tourne en argument en faveur de la publicité. Pour une telle assemblée, s'il y a du danger de la part de ce supérieur, U n'y a de sauvegarde que dans la protection de l'opinion publique ; la bienveillance générale devient son égide. La précaution des délibérations secrètes serait plus apparente que réelle. Les démarches de l'assemblée seraient toujours connues de ce supérieur, tandis qu'elles seraient Ignorées de ceux qui ne demanderaient qu'à la protéger, si on leur en laissait les moyens.
Si donc une assemblée politique préférait le régime secret , en alléguant la nécessité de se soustraire h l'inspection de ce supérieur, il ne faut pas s'y tromper : ce ne serait qu'un prétexte. Le vrai motif de cette conduite serait plutôt le vccu de se soumettre à son influence, sans trop s'exposer au blâme public; car en excluant le peuple, de quelle inspection se délivre-t-on que de celle du peuple ? Le chef manque-t-il d'agents et d'espions ? N'est-il pas en même temps invisible et préseï^ au sefd de cette assemblée ?
Avancera-ton comme objection contre le régime de la publicité , que c'est un système de méfiance ? Sans doute, c'en est un, et toute bonne institution politique n'est-elle pas fondée sur cette base? De qui faudrait-il se méHer si ce n'est de ceux à qui vous donnez une grande autorité , avec de grandes tentations d'en abuser? Considérez les objets de leurs devoirs; ce ne sont pas leurs propres affaires, mais les affaires d'autrui , comparativement indifférenles, très-difficiles, très-compliquées, que l'indolence seule porterait à négliger, et qui exigent l'application la plus laborieuse. Considérez leurs intérêts personnels, vous les verrez souvent en opposition avec ceux qui leur sont confiés ; ils possèdent tous les moyens de se servir eux-mêmes aux
dépens du public, sans pouvoir être convaincus de malversation. Que reste- t-il donc pour surmonter tous ces motifo dangereux , qu'à créer un intérêt d'une force supérieure ? Et quel peut être cet intérêt, sinon le respect pour l'opinion publique, la crainte de ses jugements, le désir de la gloire, en un mot, tout ce qui résulte de la publicité ?
L'efficacité de ce grand moyen s'étend à tout : législation, administration, judicature. Sans pnblicité, point de bien permanent. Sous les auspices de la publicité, point de mal durable.
S. Obje^è auxquels la publicité doit sMtendre.
La publication de ce qui se passe dans rassemblée doit embrasser les points suivants :
V La teneur de chaque proposition ;
S*" La teneur des discours ou des arguments pour et contre.
5» L'issue de chaque pi*oposition ;
40 Le nombre des votes de pari et d'autre ;
5<> Les noms des votants ;
6»Les pièces probantes qui ont servi de base à la décision.
Je ne m'arrête pas à prouver que la connaissance de tous ces points est nécessaire pour mettre le tribunal du public en état de former un jugement éclairé. Mais on peut faire une objection contre la publicité des nombres respectif^ des votants. On risque, dira-t-on, en les publiant, d'affaiblir Tautorité des actes de l'assemblée, et d'encourager l'opposition dans les cas où la majorité est petite.
Réponse. Il faut distinguer entre l'opposition illégale et l'opposition légale. La première n'est pas à présumer. La seconde n'est pas ud mal.
La première, dis-jc, n'est pas à présumer. L'existence d'un gouvernement régi par une assemblée est fondée sur une disposition habituelle à se conformer au vœu de la pluralité. On ne s'attend point à une unanimité constante, parce qu'on sait qu'elle est impossible; et, dans le cas où un parti est vaincu par une très-petite majorité , loin de trouver dan$ cette circonstance un motif pour se livrer à une résistance illégale , il n'y voit qu'une raison d'espérer un succès prochain.
Si, d'après cela, il s'établit une opposition légale, elle n'est point un mal : car le nombre' com{>aralif des suffrages étant la seuleme8Ure.de pr^bilité pour la droiture des décisions , il s'ensuit que Topposition légale ne saurait être mieux fondée qu'en se dirigeant sur cette probabilité. Posez le cas d'une décision juridique. Qu'il fait eu deux jugements, l'un rendu par la plus petite majorité ffesible , l'autre par la plus grande ; ne serait-il pas plus
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naturel de se pourvoir en appel contre le premier que contre le second ?
Cependant la nécessité de Tappel, en matière juridique, D*est pas, à beaucoup près, delà même importance qu'en matière de législation. Les décisions des juges ne s'appliquent qu'à des cas individuels ; les décisions d'une assemblée législative règlent les intérêts de toute une nation , et ont des coDséqu^lpes qui se renouvellent sans cesse.
Groiriez-vous obtenir plus ée soumission en cachant au public les différents nombres des suffrages? Vous seriez dans l'erreur. Le public, réduit à des conjectures, tournera ce mystère contre vous. Il sera très-susceptible d'être égaré par de faux rapports. Une petite minorité se représentera commue approchant de la majorité, et fera valoir mille moyens insidieux pour tromper le public sur sa véritable force.
I^ congrès américain , pendant la guerre de l'indépendance , était dans l'usage , si je ne me trompe , de donner toutes ses résolutions comme unanimes. Ses ennemis virent , dans cette précaution même , Je besoin de cacher une discorde habituelle. Cette assemblée, d'ailleurs si sage, aima mieux s'exposer à ce soupçon que de laisser connaître les degrés de dissentiment dans les mesures qu'elle prenait. Mais quoique cette supercherie ait réussi dans ce cas particulier , cela ne prouve point son utilité générale. Le congrès, bien sûr de la confiance de ses constituants , avait leur approbation dans l'emploi d'un stratagème qui tendait à désorienter ses ennemis.
Les noms des votants doivent être publiés , nonseulement pour mettre le public à portée de cou* naître les principes habituels de ses députés et leur assi<luité aux séances , mais encore par une autre raison. La qualité des suffrages influe sur l'opinion aussi bien que leur nombre. Vouloir qu'ils aient tous le même poids , ce serait vouloir que la sottise eût la même influence que la sagesse, et que le mérjâM fût sans motif et sans récompense.