SÛRETÉ. ÉGALITÉ. LEUR OPPOSITION
insccurilé , a détruit toutes les facultés actives de Tâme.
Si Ton Toulait tracer Tbistoire de cette contagion, on ferait voir que ses premières atteintes tombent sur la partie aisée de la société. L'opulence est Fobjet des premières déprédations. Le superflu apparent s'évanouit peu à peu. Le besoin absolu se fait obéir malgré les obstacles ; il faut vivre : mais quand on se borne à vivre, FÉtat languit et le flambeau de rindustrie ne jette plus que des étincelles mourantes. D'ailleurs Tabondance n'est jamais si distincte de la subsistance, qu'on puisse blesser l'une sans porter une atteinte dangereuse à l'autre. Tandis que les uns ne perdent que le superflu , les autres perdent quelque portion de leur nécessaire ; car par le système inflnimenl compliqué des liaisons économiques, ropulence d'une partie des citoyens est Tunique fonds où une partie plus nombreuse trouve sa subsistance.
Mais on pourrait tracer un autre tableau plus riant et non moins instructif des progrès de la sûreté et de la prospérité, son inséparable compagne. L'Amérique septentrionale présente le contraste le plus frappant de ces deux états. La nature sauvage y esta côté de la nature civilisée. L'intérieur de cette immense région n'offre qu'une solitude efl^rayante , des forêts impénétrables ou des landes stériles, des eaux croupissantes , des vapeurs impures, des reptiles venimeux : voilà ce qu'est la terre laissée à elle-même. Les hordes farouches qui parcourent ces déserts sans flxer leur habitation , toujours occupées à poursuivre leur proie , et toujours animées entre elles de rivalités implacables, ne se rencontrent que pour s'attaquer, et parviennent souvent à s'entre-détruire. Il s'en faut bien que les bêtes féroces y soient aussi dangereuses pour l'homme, que l'homme même. Mais sur les limites de ces afl^reuses solitudes, quel aspect différent vient frapper les regards ! On croit embrasser du même coup d'œil les deux empires du mal et du bien. Les forêts ont fait place à des champs cultivés , les marais se dessèchent, les terrains s'affermissent, se couvrent de prairies, de pâturages, d'animaux domestiques, d'habitations saines et riantes. Là, des cités naissantes s'élèvent sur des plans réguliers, des routes spacieuses les font communiquer entre elles; tout annonce que les hommes, cherchant les moyens de se rapprocher, ont cessé de se craindre et de s'en- Ir'égorger. Là , des ports de mer, remplis de vaisseaux, reçoivent toutes les productions de la terre, et servent à l'échange de toutes les richesses. Un peuple innombrable , qui vit de son travail dans la paix et dans l'abondance, a succédé à quelques peuplades de chasseurs, toujours placés entre la guerre et la famine. Qui a opéré ces prodiges ? Qui a renou-
velé la surface de la terre? Qui a donné à l'homme ce domaine sur la nature embellie, fécondée et perfectionnée? Ce génie bienfaisant, c'est la sûreté. C'est la sûreté qui a opéré cette grande métamorphose. Et combien ses opérations sont rapides ! A peine y a-t-il deux siècles que Guillaume Penn vint aborder sur ces côtes sauvages avec une colonie de vrais conquérants ; car c'étaient des hommes de paix qui ne souillèrent point leur établissement par la force, et qui ne se firent respecter que par des actes de bienfaisance et de justice.