‹ Œuvres de Jérémie Bentham (volume 2)Chapitre 46 sur 547 · ANALYSE DES MAUX RÉSULTANTS DES ATTEINTES PORTÉES * A LA PROPRIÉTÉ · texte numérisé non relu

ANALYSE DES MAUX RÉSULTANTS DES ATTEINTES PORTÉES * A LA PROPRIÉTÉ

l^îous avons déjà ^yitque la subsistance dépend des lois qui assurent aux travailleurs les produits dé leur travail ; mais il convient d'analyser plus exactement les maux qui résultent des violations de propriété. On peut les réduire à quatre chefs.

!• Mal de non-possession. Si l'acquisition d'une portion de richesse est un bien, il faut que la nonpossession soit un lAal, quoique mal négatif, et rien de plus. Ainsi , quoique les hommes dans l'état de j3auvreté ^imitive n'aient pas pu sentir la privation spéciale de biens qui leur étaient iaconnus , il est clair qu'ils ont eu de moins |qut le bonheur q)|i en résulte, et dont nous somm'eà^en jouissance.

La perte (fune portion de 4ien , dût-op même l'ignorer toujours, serait encore iftae j^rte. Si v6us détournez mon ami par des calomnies de#ne légiicr un bien que je n'attendais pas , ne me portez-vous pas préjudice? En quoi consiste ce préjudice? dans le mal négatif qui résulte pour moi je ne pas posséder ce que j'aurais eu sans vos calomnies.

2° Feine de perdre. Tout ce q«e je possède actuellement ou que je dois posséder, je le consigne dans mon imagination comme devant m'apparlenir toujours. J'en fais la btase de mon attente, l'espérance de ceux qui dépendent de moi , et le soutien de mon plan de vie. Chaque partie de ma propriété peut avoir pour moi , outre sa valeur intrfaisèque , une valeur d'affection comme héritage de mes an-

MxVUX RÉSULTANTS DES ATTEINTES PORTÉES A LA PROPRIÉTÉ.

cèlrea, récompense de mon travail ou bien futur de mes enfants. Tout m'y représente encore cette portion de moi-même que j*y ai mise , ces soins , cette iodustrie, cette économie qui s*est disputé les plaisirs présents pour les étendre sur TaTenir. iinsi la propriété devient partie de notre être, et ne peut plus nous être arrachée sans nous déchirer jusqu'au vif.

5" Crainte de perdre. Au regret de ce qu'on a perdu se joint l'inquiétude sur ce qu'on possède, et même sur ce qu'on pourrait acquérir: car la plupart des objets qui composent la subsistance et l'abondance étant des matières périssables, les acquisitions futures sont un supplément nécessaire aux possessions présentes.

Quand l'insécurité arrive à un certain point, la crainte de perdre empêche de Jouir de ce qu'on possède. Le soin de conserver nous condamne à mille précautions tristes et pénibles , toujours sujettes à se démentir. Les trésors fuient ou s'enfouissent. La jouissance devient sombre, furtive et solitaire. Elle craint en se montrant d'avertir la cupidité de l'existence d'une proie.

i" Amortissement de V industrie. Si je désespère de m'assurer les produits de mon travail, je ne songe plus qu^à subsister du jour au jour ; je ne veux pas me donner des soins qui ne doivent profiter qu'à mes ennemis. Mais d'ailleurs , pour travailler, la volonté ne suffit*pas , il faut des moyens. En attendant de recueillir, il faut subsister. Une seule perte peut me réduire à l'impuissance d'agir, sans avoir éteint l'esprit d'industrie, sans avoir paralysé ma volonté même. Ainsi les trois premiers (le ces maux affectent les facultés passives de l'individu , tandis que le quatrième passe jusqu'à ses facultés actives, et les frappe plus ou moins d'engourdissement.

Oq voit dans cette analyse que les deux premiers de ces maux ne vont pas au delà de Tindividu lésé, mais que les deux derniers se répandent et occupent dans la société un espace indéfini. Une atteinte portée aux propriétés d'un seul jette l'alarme parmi les autres propriétaires. Ce sentiment se communique de proche en proche , et la contagion peut enfin gagner le corps entier de l'État.

Pour le développement de l'industrie, il faut réunion i\t puissance et d^ volonté, La volonté dépend des encouragements , et la puissance des moyens. Ces moyens sont ce qu'on appelle en langage d'économie politique, capital productif. Quand il ne s'agit que d'un seul individu , son capital productif peut être anéanti par une seule perte, sans que son esprit d^indnstrie soit éteint ni même affaibli. Quand il s'agit d'une nation, l'anéantissement de son capital productif est impossible ; mais longtemps avant

«»r&4i. — TOME I.

ce terme fatal, le mal peut avoir atteint la volonté, et l'esprit d'industrie peut tomber dans un marasme funeste, au milieu des ressources naturelles que présente un sol riche et fertile. Cependant la volonté est excitée par tant de stimulants, qu'elle résiste à bien des découragements et des pertes. Une calamité passagère, quelque grande qu'elle soit, ne détruit pas l'esprit d'industrie. On le voit renaître après des guerres dévorantes qui ont appauvri des nations, comme on voit un chêne robuste , mutilé par une tempête, réparer ses pertes en peu d'années, et se couvrir de branches nouvelles. Il ne faut rien moins pour glacer l'industrie que l'opération d'une cause domestique et permanente, telle qu'un gouvernement tyrannique , une mauvaise législation , une religion intolérante qui repousse les hommes, ou une superstition minutieuse qui les abrutit.

Un premier acte de violence produira d'abord un certain degré d'appréhension : voilà déjà quelques esprits timides découragés. Une seconde violence , qui succède bientôt , répand une alarme plus considérable. Les plus prudents commencent à resserrer leurs entreprises, et abandonnent peu à peu une carrière incertaine. A mesure que ces atta(iues se réitèrent, et que le système d'oppression prend un caractère plus habituel , la dispersion augmente; ceux qui ont fui ne sont pas remplacés; ceux qui restent tombent dans un état de langueur. C'est ainsi qu'à la longue le champ de l'industrie , battu par ces orages, peut enfin se trouver désert. L'Asie Mineure, la Grèce, l'Egypte, les côtes d'Afrique, si riches en agriculture, en commerce, en population, à l'époque florissante de l'empire romain , que sont-elles devenues sous l'absurde despotisme du gouvernement turc? Les palais se sont changés en cabanes et les cités en bourgades. Ce gouvernement, odieux à tout homme qui pense, n'a jamais su qu'un État ne peut s'enrichir que par un respect inviolable pour les propriétés. Il n'a jamais eu que deux secrets pour régner : épuiser les peuples et les abrutir. Ainsi les plus belles contrées de la terre, flétries, stériles ou presque abandonnées, sont devenues méconnaissables sous les mains de ces barbares conquérants. Car il ne faut pas attribuer ces maux à des causes éloignées. Les guerres civiles, les invasions, les fléaux de la nature auraient pu dissiper les richesses, mettre les arts en fuite et engloutir les villes : les ports comblés peuvent se rouvrir, les communications se rétablissent, les manufactures renaissent, les villes sortent de leurs ruines , tous les ravages se réparent avec le temps, si les hommes continuent à être hommes ; mais ils ne le sont plus dans ces malheureuses contrées où le désespoir, effet tardif, mais fatal, d'une longue

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