‹ Œuvres de Jérémie Bentham (volume 2)Chapitre 505 sur 547 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

SOPHjSME QUI PROTÈGE LES PRÉVARICATEURS OPnCIBLS.

Qui méprise Cotîn n*e«time point son roi , Et n*a, Mlon Cotin, ni Dieu, ni foi, ni loi.

BoiLIAV.

Nous attaquer, c^ett attaquer le gouvernement.

Ce sophisme consiste à considérer tonte censure des hommes en place , toute dénonciation des^ abus , comme étant dirigée contre le gouvernement luimême , comme ayant pour effet nécessaire de Favilir et de Taffaiblir.

Cette maxime est de la plus grande importance. Ceux qui la soutiennent savent bien ce qu'ils font. Si elle est une fois établie, tous les abus le seront aussi. Ceux qui en jouissent n*auront plus à craindre d'être troublés dans leurs jouissances. L'impunité sera pour celui qui fait le mal, et la peine pour celui qui le révèle.

Les imperfections d'un gouvernement peuvent se réduire à deux chefs : 1« la conduite de ses agents; 9? la nature du système lui-même , c'est-à-dire des institutions et des lois.

Or, qu'on inculpe le système en général ou la conduite de ses agents, ces inculpations ne peuvent tjue les déprécier plus ou moins , selon leur gravité, dans l'estime publique. Voilà ce qu'on ne peut nier. Mais que s'ensuit-il ? Des conséquences nuisibles pour le gouvernement , ou des conséquences avantageuses? Telle est la question à examiner.

J'observe d'abqrd qu'il est bien injuste de confondre une attaque contre ceux qui gouvernent ou contre des institutions abusives , avec une inimitié contre le gouvernement. C'est plutôt la preuve d'une disposition contraire : c'est parce qu'on aime le gouvernement qu'on désire de le voir dans des mains plus habiles et plus pures, et qu'on souhaite de perfectionner le système de l'administration.

«(Une censure, dit Rousseau, n'est point une « conspiration. Critiquer ou blâmer quelques lois, «( n'est pas renverser toutes les lois. Autant vau- K drait accuser quelqu'un d'assassiner les malades , «( lorsqu'il montre les fautes des méilecins . » Lettres dé la Montagne, 6«.

Si je me plains de la conduite d'un individu dans le caractère de tuteur, ayant la charge d'un mineur ou d'un insensé , pourrail^n en conclure que je ^eux attaquer l'institution de la tutelle? Entrerait-il dans l'esprit de personne que telle fût ma secrète pensée? Et si je montre les imperfections de la loi relative aux tutelles , est-ce à dire que je ne veux point de loi de tutelle?

Dire qu'on attaque le gouvernenent en censurant ses agents ou en relevant des abus publics, c'est dire qu'on ébranle les fondements de l'obéissance , et qu'on prépare la révolte ou l'anarchie.

Mais on connaît bien peu les principes sur lesquels repose la soumission des peuples, si l'on pense qu'elle chancelle au moindre souffle de l'opinion publique , et qu'elle dépende de l'estime ou de la mésestime qu'on peut avoir pour tel ou tel ministre, pour telle ou telle loi.

Ce n'est point par égard pour les personnes qui gouvernent qu'on est disposé à leur obéir; c'est pour sa propre sûreté que chaque individu désire le maintien de l'autorité publique ; c'est par le sentiment de la protection qu'il en reçoit contre les ennemis intérieurs et les ennemis étrangers.

S'il était même disposé à refuser son obéissance , par exemple , à ne pas payer les taxes , ou à ne pas se soumettre aux ordres des tribunaux , il sent bien que ce ne serait qu'un vœu impuissant et que sa résistance serait une folie , à moins que la même disposition ne se manifestât d'une manière assez générale pour détruire la force du gouvernement. Mais quand un tel symptôme vient à éclater, ce n'est pas l'effet de la liberté de la censure ; c'est le résultat énergique d'un sentiment commun de malheur. H n'y a point de liberté de la presse en Turquie: cependant, de tous les États connus, c'est celui où les révoltes sont les plus communes et les plus violentes.

La libre censure des agents et des actesilu gouvernement est, au contraire, un moyen de l'afFermir, en ce qu'il place à côté du mal l'espoir de la guérison, en ce qu'il donne au mécontentement un moyen légitime de se faire entendre, et qu*il prévient, par là, les complots seci^ets. I^^ liberté de la presse est encore utile en ce qu'elle fournit à ceux qui gouvernenl un indice assuré des dispositions de l'esprit public; en ce qu'elle met entre leurs mains un instrument puissant , pour rectifier l'opinion quand elle s'égare, et pour repousser d'injustes attaques , ou de dangereuses calomnies : car la lice est également ouverte à tous ; et , dans cette lutte, ceux qui possèdent le pouvoir ont de grands avantages sur leurs adversaires.

Quand <^ux qui pourraient détruire les abus ne le veulent pas , y a-t-il quelque autre moyen d'y remédier, violence à part , qu^i^'éclairer le pAlic, en exposant l'incapacité ou la corruption de ceux q1)i gouvernent , et , par conséquent , €n les dépréciant dans restimatit$n générale? Préférez- vous un état de choses qui, nj identifiant les gouvernants a\ecle gouvernement, produise enâttusdespotisme absolu? ^

Non, dira-t-on. Si les censures étaient justes et

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modérées , elles seraient un bien. Ce sont les abus de celte liberté (ftii la rendent intolérable.

Le point de perfection serait sans doute que la censure ne fût jamais injuste ni exag^érée ; mais cette perfection n'appartient pas à la nature humaine. Il faut nécessairement prendre un parti , admettre toutes les accusations ou n'en admettre aucune.

On n'a que le choix entre ces deux maux : les admettre toutes , et par là en admettre d'injustes ; les exclure toutes , et par là en exclure de justes.

Prent'X le parti de l'exclusion , qu'en résulte-t-il ? Dès qu'il n'y a plus de frein, les abus iront toujours en augmentant jusqu'à ce qu'on arrive à l'excès du mal. Les hommes en place doivent se corrompre de plus en plus , dès qu'on ôte à leur intérêt personnel le contre-poids de la censure ; et l'administration doit se détériorer à proportion de leur incapacité et de leurs vices.

Prenez le parti d'admettre toutes les Imputations justes et Injustes, le mal qui en résulte est si léger, qu'à peine peut-il porter ce nom.

Avec les imputations injustes , n'admettez- vous pas en même temps les défenses? et dans ce cas-ci, comme on l'a dit ci-dessus, tous les avantages ne soDt-ils pas du côté de celui qui se défend? N'a-t-il pas pour lui l'autorité de sa place, la protection de ses collègues , la connaissance plus exacte des faits, la facilité d'obtenir toutes les preuves ? et si le talent lui manque , n'a-t-il pas à sa disposition toutes les faveurs du gouvernement pour engager dans sa cause les défenseurs les plus habiles?

Dira-t'on que des hommes d'honneur ne doivent pas être exposés à de telles persécutions ; que s'il en est qui puissent s'y prêter, il en est d'autres pour qui elles seraient insupportables , au point qu'à une telle condition, ils ne pourraient se résoudre à servir l'État?

Bst-ce sérieusement qu'on tient un pareil langage? La censure est un tribut imposé aux emplois publics et qui en est inséparable. S'il s'agissait de places sans émolument, sans récompense, tout en peine et en travail , pour lesquelles il fallût enrôler par force, l'objection pourrait avoir quelque fondement ; mais elle est nulle pour des emplois qui confèrent tout ce que les hommes désirent avec le plus d ardeur.

Un homme d'honneur^ tfit-on ! je trouve ici contradiction dans les termes. Rien ne serait plus justement suspect que l'honneur d'un homme qui n'accepterait une g^iyge publique qu'avec la condition éê nVtre pas soumis à la censure. Le véritable hoiuieur appelle l'examen et défie les accusations.

Cébiiqui accepte un emploi civil sait qu'il s'expo|e à des imputations parmi lesquelles il peut y en avoir d'injustes , comme celui qui entre dans le militaire

sait qu'il s'expose à des dangers personnels; et l'on peut penser de l'honneur du premier, s'il veut être affranchi de la censure, ce qu'on penserait de l'honneur du second , s'il se refusait aux périls de son état.

D'ailleurs , la loi protège l'homme public contre la calomnie. La fausseté constitue un délit : l'accusateur coupable de témérité doit être puni , et s'il est coupable de mauvaise foi , la peine doit être bien plus sévère. Ainsi , une attaque injuste contre des fonctionnaires publics , dès qu'elle est punie , ne tend qu'à donner au gouvernement un nouveau degré de force.

Autant est salutaire , en qualité de frein et de motif, l'habitude de scruter sévèrement ja conduite des hommes publics , autant est nuisible la disposition servtle à les louer sans objet , à tout présumer en bien de leur part , à déguiser ou pallier toutes leurs fautes : c'est ainsi qu'on tend à les affranchir de leur responsabilité, et à attacher à la place le respect qu'on ne doit qu'à la manière dont elle est remplie.

Si nous passons de la théorie à la pratique , si nous considérons l'Angleterre , nou« y verrons les résultats d'une censure parfaitement libre, et même d'une censure régulière , assidue et constitutionnelle.

Les plus zélés défenseurs de l'administration ne se font aucun scrupule de représenter l'opposition parlementaire comme un ressort aussi nécessaire à l'action du gouvernement , que le régulateur l'est à une pendule. Mais l'opposition peut-elle agir autrement qu'en cherchant à déprécier ceux qui gouvernent, en exposant aux regards du public toutes leurs fautes réelles ou supposées, en ce»surant leurs mesures? Et l'opposition, en agissant ainsi, n'a pas plus le projet de dissoudre le gouvernement , que le mécanicien n'a celui de désorganiser l'instrument dans lequel il introduit un balancier.

En Angleterre , la disposition à l'obéissance est singulièrement indépendante de l'estime pour les membres de Tadministralion , c'est4-dire très^indépendante des opinions politi<(ues et des partis ; et plus cette indépendance est conplète, plus la stabilit% de l'État est assurée. Dans la divergence infinie Cit% idées, tout se rallie pour le maintien des lois.

C'est ici un des avantages éminents de la constitution britannique, et on ne saurait l'envisager sous un point de vue plus intéressant. L'existence de la monarchie y e^ phis indépendante qu'en tout autre ^t , des qualités personnelles du monarque et de l'estime où il est dans l'esprit du peuple. Pourquoi ? C'est qu'avee un régulateur placé dans l'intérieur du système politique , pour prévenir les

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écarU da pouroir, on a beaucoup moins â redouter les vices personnels du chef suprême. Sa puissance pour ftire le mal est , comparalirement , peu de chose. Aussi a-Uon vu souvent le monarque exposé aux censures les plus libres et même aux satires les plus audacieuses, sans que le respect pour la royauté en ait souffert , ni que la puissance royale en ait reçu la moindre atteinte.

Chacun sait combien la représentation nationale, en Angleterre, a été vivement attaquée. La chambre des communes n'a pas hésité à recevoir des pétitions qui venaient de toutes parts pour solliciter ce qu'on appelle la réforme parlementaire; et en cela , elle faisait très-sagement , car le refus de ces pétitions eût prouva qu'elle craignait l'opinion publique.

Ces pétitions n'ont rien de dangereux. Elles tendent , dit-on , à dégrader la chambre des communes dans l'estime du peuple. Mais si les imputations qu'elles renferment sont fondées, si la chambre des communes est devenue trop dépendante par rapport à la couronne, trop indépendante par rapport au peuple, ou si seulement il y a une forte tendance ver$ cet état, le changement demandé, sous le nom de réforme, ne peut être que désirable, et comipent peut-on l'amener qu'en dépopularisant le système actuel d'élection? Si, au contraire, le public est plus frappé des inconvénients du changement que de ses avantages, si la chambre des communes ne devient pas impopulaire , si elle possède , en un mot, la confiance de la nation, les pétitions tombent d'elles-mêmes , la plus libre censure n'a fait aucun mal; et même elle aura toujours produit un effet très-salutaire , en conservant dans celte assemblée le sentiment de sa responsabilité et de ses devoirs.

On -trouve partout, mais principalement dans les classes supérieures, des personnes qui, sans désapprouver la censure en général , la condamnent presque toujours'dans les cas particuliers. Leur plainte habituelle contre les censeurs est qu'ils mettent trop de chaleur, trop de vivacité , trop d'aigreur dans leurs attaques , qu'ils cherchent à irriter le public plus qu'à l'éclairer; et ils blâment cette violence, non-seulement comme indécente, mais comme iniprudente ei tendant à aliéner ceux dont on devrait se concilier la faveur. ^

Voil^un reproche auquel les censeurs politiques n'échappent que bien rarement. Il est souvent mérité , j'en conviens , et c'est un grand mal ; mais aussi c'est une fonction bien difficile à remplir, quand on s'y porte avec sincérité et avec zèle.

Qu'on expose des abus daiw les. termes ]£$ plus décents , mais sans atténuer fa vérité, la plainte est toujours amère à ceux qui en sont les objets : on ne saurait dire d'avance avec quel style on peut échapper à leur blâme en blessant leur amour-

propre ou leur intérêt. La cause de llrritatioo est moins dans la ferme que dans la "substance. Si la politesse et la modération du censeur sont des moyens de produire un plus grand effet, cette politesse et cette modération blesseront d'autant plus la sensibilité de ceux qu'on attaque. Le ton injurieux dégrade celui qui s'en sert. On est plus offensé quand on se voit aux prises avec des personnes décentes et mesurées , qu'avec des adversaires grossiers qui affaiblissent leurs reproches par la violence et l'exagération.

D'ailleurs , quand on a besoin de l'opinion publique pour influer sur le gouvernement, pour vaincre une opposition intéressée , on sent la nécessité de prendre un langage adapté à la multitude. Un simple exposé de l'abus , un argument froid et abstrait, ne produiraient aucun effet sur le public. Il faut quelque stimulant dans l'expression ou dans le fond , pour le réveiller. Il faut sortir des idées générales qui le touchent peu, et les lui rendre sensibles par des applications personnelles. Or, dès qu'on se livre à cette éloquence populaire, dès qu'on attaque les abus dans ceux qui en jouissent, on s'expose presque nécessairement au reproche d'animosité et de violence. Le pas est glissant. Le zèle contre les abus peut ressembler à la mahallance contre les personnes. Il y a toutefois des caractères par lesquels on peut distinguer l'un de ces sentiments d'avec l'autre.

Il est des cas où le langage de la raison pure peut suffire : ce sont ceux où il n'y a point de passion , point d'intérêt à combattre : mais dès qu'il s'agit de grands abus à réformer, il y a une phalange d'intéressés qui s'y opposent; et même, i parler en général, les gouvernants ont toujours un certain intérêt à conserver les choses comme elles sont. Tout projet de réforme trouve d'abord un premier obstacle dans leur indolence : ils r^ doutent une surcharge d'occupations ou des occupations d'un genre nouveau , qui les obligent à sortir des ornières de la routine. Un second obstacle se présente dans la jalousie du pouvoir et l'orgueil des hommes en place : ils s'irritent de recevoir des conseils , et n'aiment point à favoriser des mclurfs dont ils ne sont pas les auteurs. Si elles ont un plein succès, l'honneur n'en est pas pour eui; il est pour un rival "îïont la réputation s'élève aux dépens de la leur.

Telles sont les difficultés qui se rencontrent daw le pénible service du censeur^liti^u^ Il faut qu'il les connaisse pour apprendre ai faut aussi que le public les apf ce qui est dû (rencouragement ( à ceux qui se ddvouent , pour le i aussi ingrate que périlleuse.

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