DES ROLES DIVERS PAR RAPI^ORT AUX SOPHISMBS
prit y c'est Tune ou l'autre de ces imperfections qu*il faut attribuer nécessairement à ceux qui avancent ou qui adoptent des sopbismes.
Jusque-là ces distinctions sont claires et palpables. Mais en y regardant de plus près , on trouve UD état mitoyen entre la mauvaise foi et la témérité, un état qui participe de l'un et de l'autre.
C'est ce qui peut avoir lieu dans tous les cas où la force de l'argument admet dififérents degrés de persuasion. Je ne trouve dans mon opinion qu'un certain degré à^ probabilité; je m'énonce comme si j'y trouvais la certitude, La persuasion <|ue je déclare n'est pas absolument fausse , mais elle est exagérée, et cette exagération est fausseté.
Plus on s'accoutume à employer un faux argument , plus on est sujet à passer de l'état de mauvaise foi à celui d'imbécillité, je veux dire d'imbécillité relative au sujet. On a dit du jeu , qu'on commence par être dupe , et qu'dn finit par être fripon. Mais, en ceci , on com'mence par un certain degré de fourberie, et l'on finit par s'en imposer à soi-même.
C'est un phénomène bien connu , qu'un menteur d'une imagination un peu vive, à force de répéter une histoire inventée à plaisir et de la f^articulariser, parvient enfin à se tromper lui-même et à la croire vraie.
Mais si cela peut arriver par rapport à des faits fictifs toujours en contradiction avec des faits réels, combien cette illusion ne sera-t-elle pas plus facile, et, par conséquent, plus fréquente par rapport à ces impressions internes si délicates et si finfs , à ces degrés de persuasion si variés , qui n'ont point de signe extérieur, et pas même des mots correspondants pour en exprimer les nuances?
Si de mauvais arguments sont un indice de mau- \ vaise foi , cet indice dévient bien plus fort lorsqu'au lieu de s'adresser à V entendement y on s'adresse à la volonté de ceux qu'on veut persuader, c'est-àdire lors(]u'on substitue à des arguments les peines et les récompenses.
De faux arguments adressés à l'entendement peuvent être réfutés ; mais ces arguments adressés* à la volonté (si on peut leur donner ce nom) ne peuvent pas l'être : les raisons les plus fortes seraient sans effet. Il faudrait , pour les combattre, avoir des moyens supérieurs de suI>ornation ou de contrainte.
COQClUSiOQ.
La force intrinsèque d'un argument, dira-t-on , ne dépend, en aucune manière, )du caractère moral de ceux qui remploient. Un sophisme n*en vaut pas mieux pour être dans la bouche d'un homme de bien ; il n'acquiert pas un degré de fti/55#ié de n/il5
pour être dans celle d'un fripon. Le motif, bon ou mauvais, n'affecte, en aucun degré, Targument luimême. Il parait donc que ces considérations morales sont étrangères au sujet.
Je conviens que l'essentiel est de démontrer la fausseté du sophisme , sans égard aux causes qui le produisent et aux intentions de ceux qui le défendent, l'œuvre de la logique se borne à cela : mais sous un autre point de vue , il m'a paru utile de mettre en évidence la liaison naturelle et intime qui existe entre l'intérêt personnel , la mauvaise foi et les sophismes. Si on a vu des hommes attacher une idée de supériorité d'esprit à l'emploi subtil de ces moyens d'imposture , il serait déjà bo n , sous ce rapport, d'humilier leur vanité en leur montrant que ce succès tient uniquement à l'intérêt privé de ceux qui leur applaudissent, et qu'il n'est pas besoin d'un grand talent pour entraîner les hommes dans le sens de leurs préjugés , de leur profit ou de leurs passions. Les succès vraiment honorables dans une assemblée sont ceux qu'on obtient , avec la raison seule , contre les intérêts séducteurs. Les succès du sophiste ne sont que comme la conquête d'une place dont la garnison était secrètement vendue.
Mais , de plus , si l'on conçoit tout ce qu'il y a de méprisable dans cette disposition sophistique, combien elle prouve de dédain pour la vérité , de perversité dans la plus noble faculté de l'homme , d'indifférence ou même d'aversion pour le bien public, il en résultera que, dans une assemblée politique, l'orateur qui emploiera son talent à faire valoir un sophisme reconnu , perdra son crédit auprès de tous les amis de la probité et de la sin* cérilé. On ne le verra plus que comme un homme astucieux contre lequel il faut être sur ses gardes ; et à la peur de ne pas réuss'ur, se joindra celle d'être sévèremen^ugé.
L'efficacité de cette censure morale peut se prouver par un exemple familier. Pour ne pas sortir de mon sujet, je le prendrai dans l'assemblée législative la plus nombreuse qui existe ; et je crois pouvoir supposer que sur sept ou huit cents membres qui la composent, il n'en est aucun qui, dans une compagnie de femmes honnêtes, ait oublié le devoir d'un galant homme, au point de prononcer un mot qui les fit rougir. Or, si la crainte d'un regard d'indignation suffit pour faire respecter cette loi de bienséance , peul-on croire «qu'une transgression des lois de la sincérité ne fût aussi fortement réprimée dans un sénat, si elle y éprouvait aussi peu d'indulgence?
Cet exemple, il est vrai, prouve un peu trop; car, dans ce cas , c'est l'évidence du délit qui lui sert de frein ; et la mauvaise foi du sophisme le plus frauduleux n'est jamais au^i manifeste qu'une