‹ Œuvres de Jérémie Bentham (volume 2)Chapitre 7 sur 547 · PRINCIPE ARBITRAIRE, OU PRINCIPE DE SYMPATHIE ET D'ANTIPATHIE · texte numérisé non relu

PRINCIPE ARBITRAIRE, OU PRINCIPE DE SYMPATHIE ET D'ANTIPATHIE

Ce principe consiste à approuver ou à blâmer par sentiment, sans admettre aucune autre raison de ce jugement que le jugement même. J'aime, Je hais, voilà le pivot sur lequel porte ce principe. Une action est jugée bonne ou mauvaise , non parce qu'elle est conforme ou contraire à l'intérêt de ceux dont il s'agit , mais parce qu'elle plaît ou déplaît à celui qui juge. 11 prononce souverainement : il n'admet aucun appel : il ne se croit pas obligé de justifier son sentiment par quelque considéf^tion relative au bien de la société. <( C'est ma persuasion <( intérieure ; c'est ma conviction intime ; je sens :

Sénèque n'est pas toujours ascétique, mais il l'est souvent, n est rempli de pensées puériles et fausses. Qui croirait que, sous le règne de Néron, Il lui restait le loisir de s'indigner contre l'invention récente de conserver la glace et la neige jusqu'au milieu de l'été? Voyez dans ses Questions naturelles, liv. IV, c. 15, quelle profusion d'éloquence amère sur la perversité de boire à la glace dans les ardeurs de la canicule. «L'eau que la nature donnait gratuitement à tout u le monde , est devenue un objet de luxe , elle a un prix tt qui varie comme celui du blé ; il y a des entrepreneurs « qui la vendent en gros comme les autres denrées 10 honte 1 « 6 pudeur! — Non ce n'est pas une soif , c'est une fièvre, (t une fièvre qui n'est pas dans le sang, mais dans nos dé- « sir^.^Leluxe a détruit tout ce qu'il y avait de tendre dans (( nos cœurs, et les a rendus plus durs que la glace même.»

Diderot avait saisi cette liaison entre l'ascétisme religieux et l'ascétisme philosophique : « D'où vient, dit-il, l'intolérance des stoïciens? de la même source quecelle des dévots outrés. Ils ont de l'humeur, parce qu'ils luttent contre la nature, qu'ils se privent et qu'ils souffrent. S'ils voulaient s'interroger de bonne foi sur la haine qu'ils portent à ceux qui professent une morale moins austère , ils s'avoueraient qu'elle naît de la jalousie secrète d'un bonheur qu'ils envient, et qu'ils se sont interdit sans croire aux récompenses qui les dédommageraient de leur sacrifice, n — /^/> de Sénèque, p. 445.

« Le stoïcien était valétudinaire toute sa vie. Sa phiIoso]ihie était trop forte. C'était une espèce de profession religieuse qu'on n'embrassait que par enthousiasme, un état d'apathie auquel on tendait de toutes ses forces , et sous le noviciat duquel on mourait sans être profès. ^^énèque se désespère de rester homme. » — Ib., p. 414.

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<( le sentiment ne consulte personne : malheur â «c qui ne pense pas ainsi ! ce n'est pas un homme , (( c'est un monstre à figure humaine. » Tel est le ton despotique de ses sentences.

Mais, dira-t-on , y a-t-il des hommes assez déraisonnables pour dicter leurs seijtiments particuliers comme des lois , et s'arroger le privilège de l'infaillibilité ? Ce que vous appelez principe de sympathie et d'antipathie n'est point un principe de raisonnement; c'est plutôt la négation, l'anéantissement de tout principe. Il en résulte une véritable anarchie d'idées, puisque chaque homme ayant le même droit qu'un autre de donner son sentiment pour règle des sentiments de tous, il n'y aurait plus île mesure commune, plus de tribunal universel auquel on pût en appeler.

Sans doute, l'absurdité de ce principe est manifeste. Aussi un homme ne s'avise pas dédire ouvertement : Je veux que vous pensiez comme moi y sans me donner la peine de raisonner avec vous. Chacun se révolterait contre une prétention si folle ; mais on a recours à diverses inventions pour la déguiser ; on voile ce despotisme sous quelque phrase ingénieuse. La plupart des systèmes de philosophie moréAe en sont la preuve.

Un homme vous dit qu'il a en lui quelque chose qui lui a été donné pour lui enseigner ce qui est bien et ce qui est mal ; et cela s'appelle ou conscience y ou sens moral: ensuite, travaillant à son aise , il décide que telle chose est bien , telle autre est mal ; -— pourquoi ? parce que le sens moral me le dit ainsi, parce que ma conscience l'approuve ou la désapprouve.

Un autre vient et change la phrase : ce n'est plus le sens moral , c'est le sens commun qui lui apprend ce qui est bien et ce qui est mal : ce sens commun est un sens , dit-il , qui appartient à tout le genre humain : bien entendu qu'il ne fait entrer en ligne de compte aucun de ceux qui ne sentent pas comme lui.

Un autre vous dit que ce sens moral et ce sens commun sont des rêveries, mais que Xentendement détermine ce qui est bien et ce qui est mal. Son entendement lui dicte telle et telle chose : tous les hommes bons et sages ont un entendement fait comme le sien. Quant à ceux qui ne pensent pas de la même manière, tant pis pour eux : c'est une preuve que leur entendement est défectueux ou corrompu.

Un autre vous dit qu'il y a une règle étemelle et immuable de droit; que cette règle ordonne de telle et de telle façon : après cela , il vous débile ses sentiments particuliers , que vous êtes obligé de recevoir comme autant de branches de la règle éternelle de droit.

Vous entendrez une multitude de professeurs , de juristes, de magistrats, de philosophes, qui feront retentir à vos oreilles la loi de la nature : ils se disputent tous, il est vrai, sur chaque point de leur système; mais n'importe; chacun d'eux' procède avec la même intrépidité de confiance, et vous débite ses opinions comme autant de chapitres de la loi de la nature. La phrase est quelquefois modifiée : on dit le droit naturel y V équité naturelle y les droits de V homme y etc.

Un philosophe s'est avisé de bâtir un système moral sur ce qu'il appelle la vérité : selon lui , il n'y a point d'autre mal au monde que de dire un mensonge. Si vous tuez votre père, vous commettez un crime , parce que c'est une façon particulière de dire que ce n'était pas votre père. Tout ce que ce philosophe n'aime pas , il le désapprouve , sous prétexte que c'est une espèce de mensonge. C'est comme si on disait qu'on doit faire ce qui ne doit pas être fait.

Les plus ingénus de ces despotes , ce sont ceux qui disent ouvertement : » Je suis du nombre des élus ; et Dieu prend soin d'informer ses élus de tout ce qui est mal ou bien. C'est lui-même qui se révèle â moi et qui parle par ma bouche. Ainsi vous tous qui êtes dans le doute , venez à moi; je vous rendrai les oracles de Dieu même. »

Tous ces systèmes et beaucoup d'autres ne sont au fond que le principe arbitraire, le principe de sympathie et d'antipathie y masqué sous différentes formes de langage. On veut faire triompher ses sentiments sans les comparer à ceux des autres : ces prétendus principes servent de prétexte et d'aliment au despotisme, du moins à ce despotisme en disposition , qui n'a que trop de pente à se développer en pratique quand il le peut impunément. Ce qui en résulte, c'est qu'avec les intentions les plus pures , un homme se tourmente lui-même et devient le fléau de ses semblables. S'il est d'un caractère mélancolique, il tombe dans un chagrin taciturne et déplore amèrement la folie et la dépravation des hommes. S'il est d'un naturel irascible, il déclame avec furie contre tous ceux qui ne pensent pas comme lui. C'est un de ces ardents persécuteurs qui font le mal saintement , qui soufflent les feux du fanatisme avec la malfaisante activité que donne la persuasion du devoir, et qui flétrissent du reproche de perversité ou de mauvaise foi ceux qui n'adoptent pas aveuglément des opjnions.consacrées.

Cependant il est essentiel d'observer que le principe de sympathie et d^antipathie doit coYncider souvent avec \t principe d'utilité. Prendre en affection ce qui nous sert, en aversion ce qui nous nuit , est une disposition du cœur humain qui est univer-

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Mtte. Aussi , d'un bout eu inonde à l'autre on trouve à» senlimenis communs d'approbation ou d'ira- ^\aI\oii pour des actes bienfaisants ou nuisibles. La morale et la jurisprudence , conduites par cette espèce d'iustinct, ont ]e plus souvent atteint le grand but de l'utilité , sans en avoir une idée bien Dette. Mais ces sympathies, ces antipalhies, ne sont point des guides sûrs et invariables. Qu'un homme rapporte ses biens ou ses maux à une cause imaginaire, le voilà sujet à des affections et des haines sans fondement. La superstition, la charlatanerie , l'esprit de secte et de parti reposent presque entièrement sur des sympathies et des antipathies aveugles.

Les incidents les plus frivoles, une différence dans ks modes , une légère diversité dans les opinions, une variété dans les goûts, suffisent pour présenter un homme aux yeux d'un autre smis Taspect d'uo ennemi. L'histoire, qu'est-elle, sinon le recueil des animosités les plus absurdes , des perséeutions les plus inutiles? Un prince conçoit une antipathie contre des hommes qui prononcent certaines parolts indifférentes; il les appelle ariens, protestants , sociniens, dëistes. On dresse pour eux des échafauds. Les ministres des autels préparent des bûchers : le jour où ces hérétiques périssent au milieu des flammes est une fête nationale. N'at-on pas TU en Russie une guerre civile, après une longue controverse sur le nombre des doigts dont fl fallait se servir en faisant le signe de la croix ? Ifa-l-on pas vu les citoyens de Rome et de Constantioople se diviser en factions implacables pour des lustrions, des cochers, des gladiateurs? Et pour donner de l'importance à ces honteuses querelles , ne prétendait-on pas que les succès des verts ou des ôieus présageaient l'abondance ou la disette, les Tîetoires ou les^ revers de l'empire?

L'antipathie peut se trouver unie avec le principe d€ l'utilité; mais elle n'est pas même alors une bonne base d'action. Que par ressentiment on pour. suive un voleur devant les tribunaux , l'action est certainement bonne 9 le motif est dangereux. S'il IM^irit quelquefois des actes utiles, il en produit plus souvent de funestes. La seule base d'action toujours bonne et sûre c'est la considération de l'utililé. On peut faire souvent le bien par d'autres BoliCs, on ne peut le faire constamment qu'en s'atladiaot à ce principe. L'antipathie et la sympathie doéveat s^Toiunettre à lui pour ne pas devenir Balfoisanies : màps il est à lui-même son propre régidatj^; il n^en admet point d'autre, et il est impossiblé'de lu! doune^trop ^éten^ue.

1 VkéftiÊlbA.'he/Jffincfpe de Pnscétisme he^te de \ fnwt celoYde VuiilÛé. Le pHncipe de sympaMe ne le rejette ni ne Tadmef, fl nien tient aucun compte ,

il flotte au hasard entre le bien et le mal.^L'ascétisme est tellement déraisonnable, que ses plus insensés sectateurs ne se sont jamais avisés de le suivre jusqu'au bout. Le principe de sympathie et d'antipathie n'empêche pas ses partisans de recourir à celui de l'utilité. Ce dernier seul ne demande et ne souffre aucune exception. Çt/t non sub me y contra me : voilà sa devise. Selon ce principe, la législation est une affaire d'observation et de calcul : selon les ascétiques , c'est une affaire de fanatisme : selon le principe de sympathie et d'antipathie, c'est une affaire d'humeur, d'imagination et de goût. Le premier doit plaire aux philosophes ; le second aux moines ; le troisième au peuple , aux beaux esprits, au vulgaire des moralistes et aux gens du monde.

SECTION II

DES CAUSES d'antipathie.

Ce principe exerce un si grand ascendant en morale et en législation , qu'il est important de remonter aux causes secrètes qui lui donnent naissance.

Paehièrb cause. Répugnance des sens» Rien n'est plus commun que la transition d'une antipathie physique à une antipathie morale , surtout dans les esprKs faibles. Une foule d'innocents animaux souffrent une persécution continuelle , parce qu'ils ont le malheur de nous paraître laids. Tout ce qui est inusité peut exciter en nous un sentiment de dégoût et de haine. Ce qu'on appelle un monstre^ n'est qu'un être qui n'est pas conformé comme tous ceux de son espèce. Les hermaphrodites , qui ne savent à quel sexe ils appartiennent , sont regardés avec une sorte d'horreur, uniquement parce qu'ils sont rares.

Secoiide CAiTSfe. 07'gueil blessé. Celui qui n'adopte pas mon opinion déclare indirectement que, sur ce point, il fait peu de cas de mes lumières. Une pareille déclaration offense mon amour-propre, et me montre un adversaire dans un homme qui non-seulement me témoigne ce degré de mépris, mais encore qui propagera ce mépris â proportion de ce qu'il fera triompher son opinion sur la mienne.

Troisième cause. Puissance repoussée. Quand notre vanité ne souffrirait pas, nous sentons par la différence des goûts, par la résistance des opinions, par le choc des intérêts, que notre puissance est limitée, qu'en plusieurs occasions nous sommes réduits à céder, que notre domination, que nous aime-

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PRINCIPE DE SYMPATHIE ET D ANTIPATHIE

rions à étendre partout , est au contraire bornée de toutes parts. Ce qui nous ramène à sentir notre faiblesse est une peine secrète, un germe de mécontentement contre les autres.

Quatrième cause. Confiance dans les procédés futurs des hommes y affaiblie ou détruite. Nous aimons à croire que nos semblables sont tels quil nous conviendrait pour notre bonheur : tout acte de leur part qui tend à diminuer notre confiance en eux, ne peut que nous donner un déplaisir secret. Un exemple de fausseté nous fait voir que nous ne pouvons pas compter sur ce qu*ils nous disent ou nous promettent : un exemple d'absurdité nous inspire un doute général sur leur raison, et par conséquent sur leur conduite. Un exemple de caprice et de légèreté nous fait conclure que nous ne devons pas nous reposer sur leurs affections.

Cinquième CAUSE. Désir de V unanimité trompé. L*unanimité nous platt. Celte harmonie entre les sentiments d*autrui et les nôtres, est le seul gage que nous puissions avoir hors de nous de la vérité de nos opinions et de Tulilité des procédés qui en sont la suite. D'ailleurs, nous aimons à nous entretenir sur les objets de nos goûts : c'est une source de souvenirs ou d'espérances agréables. La conversation des personnes qui ont avec nous cette conformité de goûts, augmente ce fonds de plaisirs, en fixant notre attention sur ces objets, et en nous les présentant sous de nouvelles faces.

Sixième cause. L'envie. Celui qui jouit sans nuire à personne, ne devrait pas, ce semble, avoir d'ennemis : mais on dirait que sa jouissance appauvrit ceux qui ne la partagent pas.

C'est une observation commune que l'envie est plus forte contre des avantages récents, que contre ceux dont la possession est ancienne. Aussi le mot parvenu a toujours une acception injurieuse. Il suffit qu'il exprime un succès nouveau : l'envie ajoute, comme idées accessoires, des souvenirs humiliants et un mépris simulé.

L'envie conduit à l'ascétisme : tous les hommes ne peuvent pas avoir des jouissances égales , vu la différence des âges, des circonstances et des richesses ; mais la sévérité des privations pourrait les mettre tous au même niveau. L'envie nous fait donc pencher vers les spéculations rigides en morale, comme un moyen de réduire le taux des plaisirs : on a dit avec raison qu'un homme qui serait né avec un organe de plaisir de plus que les autres aurait été poursuivi comme un monstre.

Telle est l'orighie des antipathies : tel est le fais-

ceau de sentiments divers ilont elles se composent. Pour en modérer la violence, il faut se rappeler qu'il ne peut point exister de confèrmité parfaite entre deux individus; que si on se livre à ce sentiment insociable, il ira toujours en croissant, et r<^trécira de plus en plus le cercle de notre bienveillance et de nos plai&irs ; qu'en général nos antipathies réagissent contre nous, et qu'il est en notre pouvoir de les affaiblir, de les éteindre même en éloignant de notre esprit la pensée des objets qui les excitent. Heureusement les causes de sympathie sont constantes et naturelles; les causes d'antipathie sont accidentelles et passagères.

On peut ranger les écrivains moraux en deux classes : les uns qui travaillent à extirper les plantes vénéneuses de l'antipathie , les autres qui cherchent à les propager. Les premiers sont sujets à être calomniés , les seconds se font respecter , parce qu'ils servent sous un voile spécieux la vengeance et l'envie. Les livres le plus promptement célèbres sont ceux qui ont été faits sous la dictée du démon de l'antipathie, libelles, ouvrages de parti, mémoires satiriques , etc. Le Télémaque ne dut ses succès éclatants ni à sa morale , ni au charme ^u style , mais à l'opinion générale qu'il contenait la satire de Louis XIV et de sa cour. Lorsque Hume , dans son histoire, voulut calmer l'esprit de parti et traiter les passions comme un chimiste qui analyse les poisons, il souleva contre lui le peuple des lecteurs : les hommes ne voulaient pas qu'on leur prouvât qu'ils étaient plus ignorants que méchants , et que les siècles passés, toujours vantés pour déprécier le présent , avaient été plus féconds en malheurs et en crimes.

Heureux pour lui-même , heureux l'écrivain qui se livre aux deux faux principes : à lui appartient le champ de l'éloquence , l'emploi des figures , la véhémence du style, les expressions exagérées, et toute la nomenclature vulgaire des passions. Toutes ses opinions sont des dogmes, des vérités éternelles, immuables , inébranlables comme Dieu et comme la nature. Il exerce, en écrivant , le pouvoir d'un despote , et proscrit ceux qui ne pensent pas comme lui.

Le partisan du principe de l'utilité n'est pas , à beaucoup près, dans une position si favorable à l'éloquence. Ses moyens diffèrent comme son objet. II ne peut ni dogmatiser, ni éblouir , ni surprendre : il s'oblige à définir tous les termes, à employer le même mot dans le même sens. Il est longtemps à s'établir, à s'assurer de ses bases, à préparer ses instruments, et il a tout à craindre de l'impatience qui se lasse de ses préliminaires , et veut d'abord arriver aux grands résultats. Cependant cette marche lente et précaution née. est la seule qui mène au

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