‹ Œuvres de Jérémie Bentham (volume 2)Chapitre 9 sur 547 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

ÉCIiAIRCISSEHENT CLTÉROBITR.

OBJECTIONS RÉSOLUES TOUCHANT LE PRINCIPE DE lVtILITÉ.

On peut éïefer de petils scrupules, de petites dîfiîcullés vei'bales cou Ire Ut principe de Vutiliié ; maison oc peut fui opposer uticune objection réelle et distincte* Eneffiet, comment ponrrait-on le combattre^ sinon par des misons tirées de ce principe même? Dire qu'il est daiifjiTenx , c'est dire qu'il peut èlni contraire à rutiiitê d*^ consulter l'utilité.

L'embarras, sur cette question, tient à une espèce de perversité dans le îangoge. On a coutume de représenter la vertu en opposition à Vutilitë. La vertu, dît-on, est le sacrifice de nos intérêts à nos devoirs > — Pour cxprimtT des idées claires, il faudrait direqulï y a des intérèls de différents ordres, et que dirers iniérèts, dans certaines circonstances, sont incontipatibles, La vertu est le sacrifice d'un iûlérèt moindre à un înlérél majeur, d'un intérêt momentané à un intérêt durable, d'un intérêt douteux à un itilérCl certain. Toute idée de vertu qui ne dérive pas de cette notion est aussi obscure que le motif en fst précaire*

Ceux qui, par accommïjjemcnt, veulent distinguer la politique et l.'i morale, assigner pour principe à ta première l'utilité, à ïa seconde la justice, n'annoncent que des idée s confuses. Toute la différence qu'il y a entre la polilique et la morale , c'est que l'une dirige les opéntlbns des gouvernements, l'autre dirige les procèdes des individus; mais leur objet com-. mun, c'est It fionheur. Cequi est politiquement bon ne saurait être moralement mauvais, à moins que les règles d'arithmétique, qui sont vraies pour les grands nombres , ne soient fausses pour les petits.

On peut faire du mal en croyant suivre le principe de l'uiiiité. Un esprit faible et borné se trompe en ne prenant en considération qu'une petite partie des biens eL ili:^ uiriux. Un liuinme passionné se trompe en mettant une ira port rmce extrême a un bien qui lui dérobe la vue de tou^s les inconvénients. Ce qui ranstlluc le méchant, e'est l'babitude de plaisirs nuisibles aux autres ; eteela même suppose l'absence de plusieurs est^èces de plaisirs. Mais on ne doit pas rejeter sur \e principe les fautes qui lui sont contrà'ïircs , et que tui seul p^ut servira rectifier. Si un boQime calcule mal , re n*€St pas l'arith-

i Celte anecdote ne vaut la peine d*ôtre ciiée que pour éclaircir'le sens des mots, car sa fausseté e«t démontrée. ( Forez Midfort, Hist, de la Grèce. ) Plutarque, qui vou-

métique qui est en défaut, c'est lui-même. Si les reproches qu'on fait à Machiavel sont fondés, ses erreurs ne viennent pas d'avoir consulté le pr/itcipe de rutiliié, mais d'en avoir fait des applications fausses. L'auteur de V Anti-Machiavel l'a bien senti. Il réfute le Prince , en faisant voir que ses maximes sont funestes , et que la mauvaise foi est une mauvaise politique.

Ceux qui , d'après la lecture des Offices de Cicéron, et des moralistes platoniciens , ont une notion confuse de Yutile, comme opposé à Vhonnéle, citent souvent le mot d'Aristide sur le projet dont Thémistocle n'avait voulu s'ouvrir qu'à lui seul. « Le projet de Thémistocle est très-avantageux y « dit Aristide au peuple assemblé, mais il est très- « injuste. » On croit voir là une opposition décidée entre l'utile et le juste ; on se trompe : ce n'est qu'une comparaison de biens et de maux. Injuste est un terme qui présente la collection de tous les maux résultant d'une situation où les hommes ne peuvent plus se fier les uns aux autres. Aristide aurait pu dire : u Le projet de Thémistocle serait >( utile pour un moment et nuisible pour des siècles : «( ce qu'il nous donne n'est rien en comparaison u de ce qu'il nous 6te *. »

Ce principe de l'utilité, dira-t-on, n'est que le renouvellement de l'épicurisme; or on sait les ravages que cette doctrine fit dans les mœurs; elle fut toujours celle des hommes les plus corrompus.

Épicure, il est vrai, a seul, parmi les anciens, le mérite d'avoir connu la véritable source de la morale; mais supposer que sa doctrine prête aux conséquences qu'on lui impute , c'est supposer que le bonheur peut être ennemi du bonheur même. Sic prœsentibus utaris voluptatiôus ut futuris non noceas, Sénèque est ici d'accord avec Épicure : et que peut-on désirer de plus pour les mœurs, que le retranchement de tout plaisir nuisible à soimême ou aux autres? Or cela même, n'est-ce pas le principe de rutilité ?

« Mais , dira-t-on encore , chacun se constitue u juge de son utilité; toute obligation cessera donc « quand on croira n'y plus voir son intérêt, n

Chacun se constitue juge de son utilité; cela est él cela doit être ; autrement l'homme ne serait pas un agent raisonnable : celui qui n'est pas juge de ce qui lui convient est moins qu'un enfant , c'est un idiot. L'obligation qui enchaîne les hommes à leurs engagements , n'est autre chose que le sentiment d'un intérêt d'une classe supérieure qui l'emporte sur 'un intérêt subordonné. On ne tient pas

lail honorer les Albénienl , aurait été bien embarrassé de concilier avec ce noble sentiment de justice la plus grande partie de leur histoire.

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