CHAPITRE IV
PfeRE ET ENFANT.
Nous avons déjà dit qu'à certains égards un pèreétait pour son enfant un maître, et à d'autres un tuteur. £n qualité de maître, il aura le droit d'imposer à ses enfants des services, et d'employer leur travail à son propre avantage, jusqu'à l'âge où la loi établit leur indépendance. Ce droit qu'on donne au père est un dédommagement des peines et des dépenses
DU MARIAGE
de l'éducation. Il est bon que le père ait un intérêt et un plaisir dans réducalion de Tenfant. Cet avantage qu'il lrou?e à l'élever, n'est pas moins un bien pour l'un que pour l'autre.
£n qualité de tuteur, il a tous les droits et toutes les obligations dont il a été parlé sous ce titre.
Sous le premier rapport , on considère l'avantage du père ; sous le second , on considère celui dé Fenfaut. Ces deux qualités se concilient facilement entre les mains d'un père, à cause de l'affection naturelle qui le porte bien plus à faire des sacrifices pour eux qu'à se prévaloir de ses droits pour sa propre utilité.
11 semble , au premier coup d'œil, que le législateur ne dût pas avoir besoin d'intervenir entre les pères et les enfants , et qu'il pourrait se fier à la tendresse des uns et à la reconnaissance des autres. Mais cette vue superficielle serait trompeuse. 11 est absolument nécessaire , d'un côté , de limiter le pouvoir paternel 9 et de l'autre, de maintenir par des lois le respect filial.
Règle générale : 11 ne faut pas donner un pouvoir par l'exercice duquel l'enfant pourrait perdre plus que le père ne pourrait gagner.
Lorsqu'en Prusse on a donné au père, à l'imitation des Romains , le droit d'empêcher le fils de se marier, sans limite d'âge, on n'a pas suivi cette règle.
Les écrivains politiques sont tombés sur Tautorité paternelle dans des excès opposés. Les uns ont voulu la rendre despotique, comme chez les Romains; les autres ont voulu l'anéantir. Quelques philosophes ont pensé que les enfants ne devraient pas être livrés au caprice et à l'ignorance des parents ; que l'Etat devrait les élever en commun. On nous cite , à l'appui de ce système , Sparte , la Crète et les anciens Perses. On oublie que cette éducation commune n'a jamais eu lieu que pour une petite classe de citoyens , parce que la masse du peuple était composée d'esclaves.
Dans cet arrangement artificiel, outre la difficulté de répartir les frais et de faire supporter le fardeau aux parents , qui ne retireraient plus les services , et n'auraient plus le motif de la tendresse pour des enfants qui leur seraient devenus presque étrangers, il y aurait un inconvénient majeur à ce que les élèves ne fussent pas formés de bonne heure pour la diversité des conditions qu'ils sont appelés à remplir. Le choix même d'un état dépend de tant de circonstances , qu'il n'appartient qu'aux parents de le déterminer; tout autre qu'eux ne pourrait juger ni de leurs convenances , ni de leurs attentes , ni des talents et des inclinations des jeunes élèves. D'ailleurs, ce plan , où l'on compte pour rien les affections réciproques des pères et des enfants , aurait le plus funeste de tous les effets, en détruisant l'esprit de famille, en affaiblissant l'union conju-
gale , en privant les pères et les mères des plaisirs qu'ils retirent de cette nouvelle génération qui s'élève autour d'eux. S'occuperaient -ils avec le même zèle du bien-être futur de ces enfants , qui ne seraient plus leur propriété? Auraient-ils pour eux les sentiments qu'ils n'espéreraient plus en recevoir? L'industrie, n'étant plus animée par l'aiguillon de l'amour paternel , aurait-elle encore la même ardeur? Les jouissances domestiques ne prendraient-elles pas un cours moins avantageux à la prospérité générale ?
Pour dernière raison , j'ajouterai que l'arrangement naturel laissant le choix, le mode et le fardeau de l'éducation aux parents, peut se comparer à une suite d'expériences, qui ont pour-objet d'en perfectionner le système général. Tout s'avance et se jdéveloppe par celte émulation des individus , par cette différence d'idées et d'esprit; en un mot, par la variété des impulsions particulières. Mais que tout soit jeté dans un moule unique , que l'enseignement prenne partout le caractère de l'autorité légale, les erreurs se perpétuent , et il n'y a plus de progrès.
En voilà trop, peut-être, sur une chimère; mais cette notion platonique a séduit, de nos jours, quelques auteurs célèbres, et une erreur qui entraînai Rousseau et Helvétius pourrait bien trouver d'autres défenseurs.