CHAPITRE m
DfSS CAS ou LA EÉCOMPEMSR ET LES PEINES SE COMBUfENT.
Il est des cas où il ne fout employer ni la peine seule ni la récompense seule ; il faut coaliser leurs forces. La loi dit alors au citoyen : u* Obéis , et tu auras telle récompense ; désobéis , tu subiras telle peine. »
Cette union des deux moyens convient Jirtout aux cas où le service que demande la loi dépend d'un petit nombre d'individus, en vertu d'une position particulière où ils sont placés. — S'agit-il , par exempfe, de saisir un coupable au moment du délit, de le dénoncer à la justice , de le poursuivre , etc., il est bon , pour assurer le service , de joindre une peine pour l'omission à une récompense pour l'accomplissement.
Dans ces cas , la peine est utile de deux manières : d'abord par sa propre force , ensuite parce qu'elle
qu*il8 font daas la guerre. €e n*est pas ainsi que les Scipfon et leii Bayard usaient de la victoire. Telle est la diffi^ence de la barbarie à la civilisation.
DES GàS OU LA RÉCOMPENSE ET LES PEINES SE COMBINENT.
soutient la valeur de la récompense. L'opinion publique est peu favorable à ceux qui , pour ces services juridiques , acceptent des offres lucratives ; mais qu'on y ajoute un motif pénal, Fopinion publique sera moins sévère. Celui qui intente une poursuite pour se sauver d'une peine parait tout au moins excusable , comme ayant cédé à un sentiment naturel ; cependant c'est plutôt de Tindulgence qu'on lui accorde que de l'approbation. Ce préjugé est nuisible, mais il existe ; et il faut traiter les opinions d'après ce qu'elles sont , et non d'après ce qu'elles devraient être. Ce cas n'est pas le seul où les hommes demandent que Ton contraigne leurs inclinations pour être libres de s'y conformer.
Une des écoles royales d'Angleterre me fournit un exemple qui mérAe d'être connu. Toute une classe, rangée autour du maître, commence un exercice. Le j^emier écolier fait-il une faute , le second, en l^ii'elevant, prend aussitôt sa place ; si ce second ne s'aperçoit pas de la faute , ou ne sait pas la corriger, le privilège passe au troisième, et ainsi de suite. Cette priorité donne quelques distinctions flatteuses.
On voit ici la combinaison utile des deux ressorts.
Si l'on voulait engager le jeune écolier à dénoncer la faute de son camarade par la seule force de la récompense, l'opinion formée sur l'intérêt général serait défavorable à la dénonciation ; mais quand les jeunes concurrents , lancés dans cette arène , peuvent dire pour leur justification qu'ils n'ont déprimé leur voisin que pour n'être pas déprimés eux-mêmes , on n'a point de reproche à leur faire ; chacun se livre sans scrupule aux suggestions de l'ambition , et l'honneur combat sous les drapeaux de la loi avec tout« sa force.
Ce stimulant, si bien imaginé, ne peut être mis en œuvre qu^dans une école nombreuse : c'est une comédie qui , pour être jouée avec succès , demande beaucoup d'acteurs.
La combinaison des deux moyens est intime lorsqdrt la peine résulte inmiédiatement de l'omission du devoir, et la récompense , de son accomplissement.
Cet arrangement présente l'idée de la pétition. Pourquoi? C'est qu'à toute la force de la'peine il unit toute la douceur et la certitude de la récompense.
Je dis la certitude : ceci demande une explication. Annoncez une peine en tel ou tel cas , le seul individu qui ne peut manquer de savoir s'il l'a encourue est Intéressé à cacher ce qu'Usait : annoncez au contraire une récompense , le même individu se trouve intéressé à produire toutes les preuves nécessaires pour l'obtenir. Ainsi beaucoup de causes concourent à faire échouer la peine, les artifices de
la personne intéressée, les préjugés contre les délateurs, les aocidents, les erreurs des procédures, les difficultés qui lés environnent : —la récompense n'a contre elle aucune de ces chances; elle agit donc avec toute la force de la certitude.
Avant une loi célèbre dont l'Angleterre est redevable à M. Burke, les commissaires du trésor royal étaient chargés, comme ils le sont encore, de payer tous les employés du gouvernement. H était juste que tous fussent payés h leur tour dans la même proportion, et avec la même promptitude, â. mesure que les fonds se versaient dans la caisse : mais aucune loi n'était venue à l'appui de ce principe d'égalité. Les commissaires se permettaient , dans les payements , toutes les préférences qu'il est naturel de supposer. Ils payaient d'abord leurs amis; et l'on peut bien imaginer qu'ils ne s'oubliaient pas eux-mêmes. Les retards occasionnaient des plaintes continuelles. Qu'eût fait un législateur ordinairiP 11 eût ordonné que chacun , â proportion des recettes , fût payé sur un pied égal ; et, pour mettre son règlement dans toutes les formes, il eût ajouté, pour les contrevenants, quelque peine directe, sans s'embarrasser si elle ne serait pas facile à éluder. M. Burke agit difl^éremment. Il dressa, pour les diverses classes de salariés, un ordre de tableau où la préférence est donnée en raison inverse du crédit qu'on peut leur supposer. Les commissaires euxmêmes, avec le premier ministre à leur tête, ferment la marche , et ne peuvent toucher un schelling de leur paye avant que le plus bas marmiton n'ait reça le dernier sou de la sienne.
Qu'il leur eût permis de se payer les premiers , en leur prescrivant de suivre Tordre du tableau pour les inférieurs , sous peine de perdre euxmêmes une partie de leurs salaires , — que de difficultés , que d'embarras , que de lenteurs ! Qui se chargera de l'odieux de la délation ? Combien de prétextes n'auront-ils pas pour se justifier ? Qui aura le courage d'attaquer en face des ministres? Dans l'arrangement de M. Burke , jusqu'à ce qu'ils aient accompli leur devoir, ils perdent la jouissante de leur salaire entier, et la perdent sans embarras ni poursuite. Ainsi rendu conditionnel , ce^Iaire devient en réalité pour eux la récompense ^Kot exactitude à payer les autres.
Résumons les avantages de cette invention polttique : — Le salaire , dépendant de la re^ldition du service , n^est. plus une gratification stérile , iq^n une vraie récompense productive ; — le motif a toute la force propre à la peine , par la s^ispension du payement , qui opère comme une amende ; — le motif a toute la certitude propre à la récompense : le droit de recevoir résulte de l'accomplissement du service sans aucun moyen juridique.