‹ Œuvres de Jérémie BenthamChapitre 121 sur 468 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

BÈOLES DE PROPORTION POUR LA RÉCOMPENSE

Le plus on le moins n'est pas à beaucoup près de la Diéme importance dans les récompenses que dans les peines. Mais il s'en faut bien qu'on ne puisse négliger les proportions impunément. L'effet de toute erreur à cet égard est d'augmenter le prix des services, ou d'en diminuer la valeur, ou d'attirer trop de concurrents dans des carrières moins utiles, aux dépens de celles qui le sont davantage.

RicLB I. La valeur totale de la récompense tant naturelle . mi^artiflclelle doit surpasser les frais et les inconvénients •'du service.

Ri«LB 11. La récompense factice doit être d^autant moins considérable que les récompenses naturelles le sont davantage.

Ces deux règles présentent trois points à observer : 1^ les désavantages naturels du service en question ; 2"* ses récompenses naturelles ; 3<^ les rabais plus ou moins cachés qui altèrent , dans bien des cas, la valeur apparente de la récompense.

1<> Les désavantages naturels d'un service se réduisent aux chefs suivants : l'intensité du travail , — le malaise ultérieur qui peut résulter de sa nature

«Ne préions pas une ialenllon morale à Homère : laissons cette pédanterie à ses commentateurs; mais le poële qui peint avec tant de force et de vérité les passions des hommes et leurs tragiques résultats a servi la morale sans y avoir pensé. Les Gcecs d^aujounrhui ne peuvent-ils pas voir dans ce magnifique drame ce qu^ils ont à craindre de la discorde et de Fambition de leurs chefs.

Quidquid deltrant reget pteclimiur JcfUvt.

M. Bentharo est peut-être trop sévère pour la poésie : elle me

particulière , — le danger physique , -^ les dépenses ou autres sacrifices qu'il a fallu faire pour se mettre en état de l'exercer; — le déshonneur qui peut s'y trouver attaché , — les inimitiés particulières auxquelles il expose. Le prix des différents métiers se règle naturellement sur ces circonstances combinées *.

Qu'un service soit plus ou moins cher, c'est l'affaire des particuliers qui en ont besoin. La concurrence entre les demandeurs et les fournisseurs met tous les prix sur un pied convenable. 11 suffit que les demandes soient libres et notoires. Aider, s*il le faut , à cette notoriété , et maintenir la liberté réciproque de ces transactions , c'est tout ce que le souverain doit faire.

9? Les récompenses naturelles sont sujettes à être insuffisantes par rapport aux services dont l'utilité est pour tous , sans concerner aucun individu plus qu'aucun autre : tels sont les emplois publics; mais les emplois publics ont aussi leur récompense naturelle en honneur, en pouvoir , en moyen de servir ses amis et de mériter la bienveillance générale. Si ces récompenses suffisent , il n'en faut point d'autres. Les Vénitiens ne payaient ni leurs ambassadeurs, ni plusieurs autres grands officiers de FÉlat. On voit de même en Angleterre beaucoup d'hommes opulents ou aisés se charger de différentes fonctions publiques , comme celles de shérifs et de juges de paix , sans autre prix que la considération qui leur p^ attachée, et la jouissance du pouvoir.

S"» J'ai dit que, dans l'estimation d'une récompense , il fallait avoir égard aux circonstances qui en diminuent la valeur. Est-elle en argent , il se peut que le service entraîne des frais, des sacrifices pécuniaires, qu'il soumette l'individu à des inimitiés personnelles, ou qu'il lui imprime une espèce de tache. Est-elle en honneur, elle peut être onéreuse sous le rapport de la fortime , soit par un nouvel état dont il faut soutenir la dignité, soit par la nécessité de renoncer à des carrières lucratives. Après tous ces rabais , une récompense , grande en apparence , se trouve souvent nulle en réalité , et même quelquefois négative.

En Angleterre , où il n'y a point proprement de

parait, dans Tordre des plaisirs de Pespril, le premier par lequel les nations grossières prennent leur élan hors du monde matériel, et s*élèvent aux autres développements de rintelligence. Au règne de Pimagination succède ordinairement celui de la philosophie.

t Voyex Richesse des Nations, liv. i, chap. x.Toutes les circonstances dans la nature des occupations qui font varier le prix du travail y sont analysées avec la sagacité qui caractérise le père de Téconomie politique.

RÈGLES DE PROPORTION POUR LÀ RÉCOMPENSE

partie publique , plusieurs délits qu'aucun iodividu n'a ioiérèt à poursuivre resteraient impunis. QuV l-on fait pour y remédier ? La loi offre dix , quinze ou vingt livres sterling, â prendre sur le délinquant, à quiconque veut se charger de la poursuite. Les frais de cette poursuite montent à trente, cinquante, cent livres sterling : ils ne sont remboursés qu'en cas de réussite, et pas même dans tous les cas. Et après cela, on s'étonne que tant de personnes se refusent à une fonction si coûteuse et si onéreuse à tant d'égards ! Ajoutez que ce service demandé par les lois y ce service nécessaire, loin d'être hono* rable, est soumis à un préjugé flétrissant.

On aurait bien plus de succès si à l'offre insidieuse d'une récompense on substituait celle d'une simple indemnité. Supprimez l'offre déshonorante, et le déshonneur cessera. Qui sait même si l'honneur ne viendrait pas au secours des lois , dès que la circonstance qui le choque serait bannie?

Je vais citer un autre cas où une récompense douteuse se trouve mal à propos précédée d'une dépense certaine. Une idée nouvelle se présente à quelque fabricant, à quelque artiste. Sachant que la loi accorde à toute invention un privilège pour en recueillir exclusivement les fruits, il Jouit d'avance de tout ce qu'il espère, et il travaille. Après avoir consumé une partie de sa fortune et de sa vie, il a enfin conduit son invention à son point de maturité. 11 va , plein de Joie , dans un bureau public demander sa patente. Mais là, que trouvet-il? Des commis, des hommes de loi, des officiers de l'État, qui doivent jouir avant lui des profits de son industrie. Ce privilège , qu'on feint de donner, se vend pour cent ou deux cents liv. sterling ; avance foffi au-dessus des facultés d'un grand nombre d'artistes. Voila un piège que la loi, ou plutôt l'extorsion qui a ac(|uis force de loi , tend à l'industrie inventive. C'est un impôt sur le génie, qui a peut-être coûté à la nation des sommes immenses»

Rkolb III. Lorsque le service est susceptible de degrés eu quantité ou en qualilé, attachez à chaque service un degré correspon^ot d^avaotage.

C'est-à-dire, la valeur de la récompense doit aller pas à pas avec la valeur du service. Cette règle est plus souvent observée pour las récompenses que pour les peines. Qu'un homme vole du blé, la pei^e n'est pas plus grande pour dix boisseaux que pour un seul. Mais qu'on donne une prime pour l'exportation des grains, la prime sera exactement proportionnelle à la quantité exportée. Pour être conséquent en matière de législation , l'échelle devrait être aussi régulière dans un cas que dans l'autre.

L'utilité de celte règle est invariablement démon-

trée par la dUNrence qu'on observe dans le produit du travail, entre les ouvriers payés à la journée, et payés à la pièce. Qu'on ait à creuser un fbtté d'une dimension donnée , et qu'on le partage entre des ouvriers à la tâche, et des ouvriers à la journée, le résultat n'est pas difficile à deviner.

Les motifs du travailleur à la pièce sont TespéraDce et l'émulation ; le travailleur à k journée n'a guère d'autre motif que la crainte , la crainte d'être renvoyé dans le cas d'un degré manifeste et extraordinaire de paresse.

11 faut toutefois observer qu'il est des travaux où l'on ne peut pas adopter la méthode du payement qui promet la plus grande quantité de travail: on aurait trop à craindre la négligence et la prédpitalion. Cette méthode n'est sûre que dans le cas où la nature de l'ouvrage est telle qu'il porte sa preuve avec lui.

La valeur de la récompense peut croître et diminuer en certitude aussi bien qu'en grandeur. Le service dépend-il des efforts soutenus de l'aspirant, il faut qu'à chaque effort la récqg^nse lui paraisse devenir plus certaine.

Arrangez les choses de façon qu'il se mêle toujours quelque inquiétude à ses espérances ; qu'il y ait assez de crainte de ne pas réussir pour le tenir en haleine, assez de probabilité de succès pour ne pas le décourager : ses efforts seront poussés au plus haut degré d'intensité que ses facultés admettent. Pour atteindre à ce but , il faut proposer la récompense à deux personnes à la fois , de façon qu'elle soit , non pour tous les deux , mais ||0^r celui-là seul qui aura le mieux réussi. Telle^ l'idée analytique de Yémulation , moyen dont la puissance ne peut être méconnue de personne.

RÈGLE IV. Deux services étant en concurrence , la récompense |K>ur le plus utile doit être la plus grande, tu point de le faire rendre par préférence à celui qui Test moins.

Je connais tel pays où les choses sont arrangées de façon qu'il y a plus à gagner à construire ao vaisseau sur le modèle ancien qu'à en inventer de meilleurs , à en prendre un qu'à en bloquer cent, à piller sur mer qu'à y combattre , à tordre les lois établies qu'à les faire exécuter, à clabauder pour et contre les ministres qu'à montrer des moyens de perfectionner la législation. Avouons pourtant qu'il est tel de ces abus dont le remède n'est pas focile à trouver.

Que faut-il pour qu'il y ait concurrence entre deux services? Que l'individu ait la faculté de rendre l'un ou l'autre, sans pouvoir les rendre tous les deux.

Dans la gueri*e de l'Angleterre contre ^t% colonies , il se trouvait plus à^ cent vaisseaux dans une

RÈGLES DE PROPORTION POUR LA RÉCOMPENSE

rade Aes provinces réyoltées : il importait d'autant plus de les y tenir renfermés que plusieurs étaient chargés de provisions de guerre. Un capitaine anglais reçut la commission de les bloquer. 11 se souvint du proverbe : «t Deux oiseaux en cage « Talent mieux que cent dans les bois, n Que fit-il? 11 s'éloigna assez pour donner à ces vaisseaux l'espérance de s'écbapper. Dès qu'ils furent sortis de la rade, il revint sur eux , en saisit une demi -douzaine, et les autres s'en allèrent à leur destination. Je ne garantis pas la vérité de l'anecdote ; mais fût-elle fausse, elle servvait comme apologue pour justifier la règle que j'ai posée. Voilà un des eflets de cette prodigalité inconsidérée qui accorde, sans distinction , aux capteurs le produit de leurs captures.

Autre exemple. A-t-on du crédit, on se fait donner une frégate légère pour aller en course. Commander un vaisseau du premier rang , c'est un pis aller. D*où vient cela ? C'est qu'on a mis la cupidité aux prises avec la gloire. 11 y a sans doute de grandes âmes qui résistent à la séduction ; et, de plus , il y a dans la marine anglaise un sentiment général d'honneur qui consulte bien plus le (]^voir que l'intérêt. Mais il n'importe pas moins au législateur d'écarter tout ce qui peut les mettre en opposition. Ses succès seront d'autant plus sûrs qu'il aura pris ses mesures sur la proportion moyenne des vertus humaines.

11 est vrai que la loi accorde aux capteurs de ▼aisseaux armés une récompense pécuniaire, mais U chasse aux colombes est encore plus avantageuse que b chasse aux aigles.

Le nemède serait facile : taxez fortement le produit des courses lucratives , pour faire un fonds de récompenses en faveur des commissions dangereuses ou simplement utiles. L'État y trouverait le double avtntage d'améliorer le service , et de faire des économies. Il est vrai que si l'on prenait cette taxe stor la petite part qui revient aux matelots, on refroidirait leur zèle : il ne faut rien retrancher dans leur loterie de la valeur des billets fortunés. Hais ce qui est vrai pour le vulgaire de cette profession ne l'est pas pour les officiers supérieurs, dont le rang doit élever les sentiments, qui ont de grandes espérances , et qui peovent embrasser en idée un plus grand espace de temps , pour sentir l'utilité de confondre ainsi les intérêts de tous les senriteurs de rÉlal.

Dans le département de la justice , le service de ravocat et le service du juge sont deux services rivaux. En Angleterre, on ne prend les grands juges que dans l'ordre des avocats. Or, l'intérêt de l'État

1 Toutes ces évaluatioai sont plus ou moins faulives en détail , mais la justesse de fargument ne dépend pas de

exige que le choix tombe sur les plus habiles , sur les plus célèbres , parce que de la réputation des juges dépend l'opinion que chacun se forme de sa sûreté. Plus les talents d'un avocat relèvent au-dessus de ses collègues , plus il est à souhaiter qu'au lieu de plaider il soit appelé à juger ; car, à proportion de sa prééminence , il devient utile comme juge, et dangereux comme avocat. Plus le titre d'un plaideur sera problématique , plus il aura besoin d'un défenseur habile pour en pallier la faiblesse. Mais le talent qui rend l'avocat redoutable, tandis que, guerrier libre , il s'engage indifféremment pour ou contre , tourne à la sécurité publique , lorsque , assis sur le tribunal , il est uniquement voué mi service de h justice, et la défend d'autant mieux qu'il a étudié tous les plans d'attaque dans le camp même de l'ennemi.

En Angleterre, les émoluments du grand chancelier sont évalués â dix mille livres^rling ; ceux du chef juge du banc du roi , six mille ; ceux du chef juge des plaids communs, cinq mille < ; ceux du chef des rôles, substitut du chancelier, quatre mille: ceux du chef baron , président de la cour de l'échiquier , à peine autant ; ceux des neuf juges appelés puinéê f environ trois mille. Or, parmi les avocats, il s'en trouve toujours cinq ou six dont les profils moyens s'élèvent de six à tlix mille livres sterling annuellement. Tous ces avocats accepteraient bien les trois premières dignités de la justice, qui donnent ordinairement la pairie, mais ils dédaigneraient la charge de juges pmWj, attendu que leurs profits actuels sont doubles et triples : les avocats de la seconde classe , ayant l'espérance de succéder à ceux de la première , dédaignent de même ces charges subalternes. D'où il résulte que les jurisconsultes de la plus grande réputation ne sont pas où il serait à désirer qu'ils fussent. Les seuls moyens de remédier à cet inconvénient seraient ou de hausser encore les émoluments judiciaires , ou de faire baisser les profits des avocats : objet désirable à plus d'un égard , mais qu'on ne peut atteindre que par la simplification des lois.

La profession d'ecclésiastique et celle de professeur rivalisent, dans la carrière des lettres, à peu près comme celles d'avocat et déjuge dans la jurisprudence. Je ne veux pas tracer un parallèle odieux, en opposant un ecclésiastique inutile à un professeur occupé ; je suppose , au contraire , un homme d'Église instruit comme il doit l'être, et je l'appellerai, avec l'abbé de Saint- Pierre y «n officier de morale, un professeur qui a pour élèves une multitude de personnes de tout rang et de tout âge.

leur exactitude. — Les salaires des neuf Juges ont été augmentés. On leur a aNuré des pensions de retraite.

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