DANS LES ENTREPRISES COMMERCIALES
Elle rq>oiis$e les projeteurs utiles. Je ne dis pas qu'elle les repousse tous : si cela éUit, nous ne serioos pas au piint de prospérité où nous sommes ; mais elle en repousse une partie, et malheureuse- Bient on ne peut pas savoir de quelle espèce , ni dans quelle proportion. Le talent d*opérer sur la matière est très-différent de celui d'opérer sur Tes^ prit des hommes. Le talent de méditer dans son cabinet n'a point de rapport avec celui de faire valoir ses découvertes dans le monde. La chance de réussir dans la carrière de l'invention sera en raison des forces de l'esprit : la chance d'obtenir la confiance de ceux qui ont des capitaux à prêter sera en raison de la force des moyens de persuader. Or, cette dernière force , loin de se trouver en raison directe de l'autre , sera plus naturellement en raison inverse ; car plus on s'abstient de la société , phis on redoute les hommes, moins on est à son aise avec eux , moins on est maître de ses facultés quand il faut les produire sur le théâtre de la conversation. L'effet que produit sur l'âme de l'auteur le sentiment d'une grande découverte est un mélange d'orgueil et de timidité, qui conspirent égalenientà l'éloigner des hommes, et à diminuer la probabilité de ses succès , quand il dépend de leur faveur ou de leur appui. L'orgueil procède d'une opinion secrète de sa supériorité; la timidité, du peu d'espérance qu'il a de se faire estimer ce qu'il vaut. Or , si l'orgueil uni au courage est une des armes les plus puissantes pour subjuguer les hommes , uni à la timidité , il est un des moyens les plus sûrs de s'exposer à leur mépris. Cette qualité si vantée sous le nom de modestie, si utile pour servir d'introduction au mérite, et si nécessaire dans une conditioa inférieure , n'est pas la timidité véritable ; c'est au contraire un orgueil déguisé sous une apparence timide ; c'est un art qui consiste à savoir exactement dans quel sens et dans quelle proportion on peut déployer ses forces et ses avantages pour les faire valoir , dans quel sens et dans quelle proportion il faut les cacher pour laisser à UD protecteur dont on a besoin la jouissance fiatleose de sa supériorité. Voilé la modestie qui mène loin dans le monde. Non , si jamais la timidité réelle a pu réussir, ce n'est que quand elle se trouve alliée avec la beauté qui fait tout pardonner, et à qui rien ne résiste. Séparée de cette protection enchanteresse, la timidité enfonte, dans la douleur et les ténèbres , la gaucherie , l'embarras , la mauvaise honte, compagnes fréquentes , mais ennemies cruelles du génie solitaire.
Je ne parle pas de mille difficultés qui se trouveront sur la route de cet inventeur, chargé de son projet et de ses besoins, avant qu'il parvienne à l'antichambre de ce riche ou de ce grand qu'il doit
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persuader. Il les a fhinchies ; il est admis. Il s'est préparé d'avance; il a étudié tout ce qu'il doit dire, il a prévu toutes les objections , il ne demande qu'à être écouté. Mais , en supposant que le courage ne lui manque pas , qui ne sait combien grande est la différence entre le talent de concevoir des idées neuves en certains genres, et celui de les développer d'une manière claire ou persuasive ; occupé tout entier du fond des idées , l'inventeur est souvent incapable de porter son attention sur les accessoires et les formes dont la réunion serait nécessaire pour les faire goûter. 11 sait bien ce qui s'est passé dans son esprit , mais il ignore ce qui se passe dans celui des antres ; il s'exprime souvent avec une obscurité et une confusion qui feraient croire qu'il ne s'entend pas bien lui-même. Les esprits , dans toute carrière d'invention autre que celle de l'éloquence, ont besoin d'un accoucheur. Lorsque Diderot travaillait au Dictionnaire encyclopédique, il éprouva mille fois, en consultant les artistes les plus ingénieux, la difficulté d*opérer cet accouchement. S'ils avaient de la peine à se faire entendre lorsqu'ils avaient pour interprète l'homme le plus capal^le et le mieux disposé, qu'auraientils foit, humbles*" solliciteurs , vis-à-vis d'un grand seigneur ignorant et présomptueux ?
Dût-il enfin réussir à faire comprendre son projet, il lui reste encore à engager le capitaliste à s'y intéresser : c'est ici que la loi prohibitive exerce sa vertu malfaisante. Le taux ordinaire de l'intérêt, comment oserait-il le proposer? On peut l'avoir sans courir aucun risque. Pour un taux extraordinaire , comment l'offrir à ce protecteur qui s'exposerait, en acceptant ce traité, à la rigueur des lois? Dirat-on que , malgré les lois contre l'usure , on fait de l'usure? Oui; comme il se fait des vols malgré les lois contre le vol , s'ensuit-il qge ces lois n'aient aucun effet , et que le vol soit aussi commun qu'il le serait sans elles? Autant ces lois prohibitives sont défavorables au vrai mérite, autant seront-elles utiles à la charlatanerie , ne fût-ce qu'en écartant la concurrence des meilleurs projets. L'essential est le don de la persuasion. Ce don appartient plus naturellement à l'homme superficiel , moitié enthousiaste et moitié fripon, qui connaît le monde, qu'à l'homme laborieux qui ne connaît que le sujet abstrait dont il s'occupe. On croirait d'abord qu'on peut se fier à la force naturelle de la vérité, et qu'elle donne un grand avantage à l'homme réellement habile ; mais cette force intrinsèque de la vérité ne se fait sentir que dans les objets qui sont à la portée du commun des hommes. Quand il s'agit d'entreprises qui s'éloignent des routes battues , l'imagination guide , l'expérience n'y est pour rien. Quels ont été les imposteurs les plus