‹ Œuvres de Jérémie BenthamChapitre 321 sur 468 · TÉMOIGNAGE CONTRE SOI-MÊME · texte numérisé non relu

TÉMOIGNAGE CONTRE SOI-MÊME

doutes ; les doutes produits ou laissés par les autres preuves. Doué de cette force , il n'est pas moins favorable à l'innocence que défavorable au crime ; aussi , est-il Feffroi du coupable , et la confiance de celui qui ne l'est pas.

A l'ouverture de la cause , l'esprit du juge étant suspendu dans le doute entre l'innocence et le délit , il applique directement le procédé de l'interrogatoire pour amener l'un ou l'autre des deux résultats opposés : dans le cas de l'innocence , par un témoignage disculpalif ; dans le cas du délit, par des preuves ou des aveux.

Mais des aveux dont la conséquence manifeste est préjudiciable au défendeur ne viennent naturellement qu'avec répugnance et peu à peu. Pressé par des questions directes, il faut néessairement qu'il prenne un parti. Avant de se résoudre à celui qui est évidemment le plus dangereux, il essaye de toutes les ressources imaginables ; il tente toutes les routes qui lui offrent quelque espoir d'évasion ; mais s'il est réellement coupable , il n'est aucun de ces fauxfuyants qui, sous l'examen d'un juge éclairé, ne tende à opérer sa conviction ; parce qu'il n'y a rien de plus certain , comme de plus conforme à l'expérience, qu'un homme n'a jamais recours à ces moyens , ou n'y persévère jamais , quand il a pour lui la vérité et l'innocence.

Le défendeur , n'ayant à produire par la supposition aucun témoignage disculpalif, aurait constamment recours à un moyen propre à déjouer l'interrogatoire , s'il ne craignait les conséquences qu'on ne manquerait pas d'en tirer contre lui ; ce moyen serait le silence; mais le silence dans un tel cas étant considéré généralement comme équivalent à une confession, il n'y aura recours qu'à la dernière extrémité.

Ainsi repoussé de ce fort où il trouverait sa retraite la plus sûre, il est réduit à l'expédient de l'invention pour donner le change à ses examinateurs par des faits qui, quoique faux, lui présentent la meilleure chance de passer pour vrais : mais , outre sa difficulté , ce mode de défense est trèspérilleux ; car aussitôt qu'un fait ainsi avancé , se trouvant en contradiction avec quelque autre fait déposé par lui-même, ou déjà prouvé, est jugé faux et mensonger, il en résulte une autre preuve de délit encore j^lus forte et plus convaincante que le pur silence.

La preuve disculpative manque ; le silence aurait presque le caractère d'un aveu. Une réponse fausse et reconnue pour telle produirait un effet pire que le silence : que lui reste-t-il encore? 11 se jettera, autant que possible, dans des réponses évaswes, c'est-à-dire des réponses qui , sans fournir aucune preuve coutre lui , et sans être fausses ou suscep-

tibles d*être prcntiées fausses , sont étrangères â l'objet en question it indistinctes dans leur nature.

Si toutes ces ressources manquent ou sont épuisées, il ne lui reste d'autre alternative que le sileoce ou les aveux : aveux qui peuvent, par Tinlerrogatoire , se multiplier au point d'aboutir à une confession.

Mais après une question, qui procédant d'un supérieur est un ordre de parler , le silAlce est un acte de désobéissance ; l'aveu est un acte de soumission. La désobéissance en face d'un supérieur tend naturellement à l'irriter; et la soumission , à Tapaiser : ainsi , le coupable effrayé présume que par un silence obstiné il augmente la sévérité du juge, et qu'un aveu peut le disposer à plus d'indulgence.

La défense d'un coupable qui cherche tons les faux-fuyants possibles sera un composé de Trai^de faux , et d'évasions. Le faux , comme plus dangereux , n'est hasardé que lorsque les évasions ne sont plus praticables et que le vrai serait un aveu du délit : mais telle est la liaison entre vérité et vérité, entre le fait du délit et les faits accessoires au délit, que le plus souvent, en suivant ce fil naturel, une seule circonstance bien constatée conduit à toutes les autres.

« Plusieurs vérités séparées , dit Fonlenelle , dès qu'elles sont en assez grand nombre, offrent si vivement leur rapport et leur mutuelle dépendance, qu'il semble qu'après avoir été détachées, par une espèce de violence, les unes d'avec les autres , elles cherchent naturellement à se réunir. »

Ainsi, par l'interrogatoire , l'accusé , s'il est coupable, sera convaincu , non-seulement malgré tous ses efforts , mais par ses efforts même : silence , évasions, fausses réponses, aveux involontaires, tout cela devient preuve du délit : toutes ces circonstances opèrent sur l'esprit du juge comme autant de témoignages que le coupable a fournis contre lui-même.

Considérations iofirmaiivesdu témoi^rnage contre toiobtenu Juridiquemen t.

Les considérations infirmatives pour les aveux juridiques sont les mêmes que pour les aveux extrajudiciaires. Ils peuvent être mal interprétés, incomplets ou faux.

Mais il faut convenir que les deux premières de ces suppositions sont bien faibles dans le cas où l'interrogatoire a toutes les garanties requises , et surtout celle de la publicité. Il ne s'agit plus ici de tromper le délinquant, de le surprendre, de l'engagera des aveux pour en abuser, de l'intimider par

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