CHAPITRE V
DE L'od-DIBE TRANSMIS PAR PLUSIEURS MILIEUX.
Le récit du témoin supposé immédiat peut passer de bouche en bouche en nombre indéterminé. Un oui-dire qui ne passe que par un milieu est un ouih dire du premier degré ; celui qui passe par deux milieux est un oui-dire du second degré, et ainsi de suite.
Dans la fémeuse procédure contre Calas , entre le témoin supposé immédiat et le témoin déposant, il n'y avait pas moins de cinq intermédiaires , et celui qui était déclaré comme ayant entendu la menace du père à son fils n'était pas même nommé ; c'était une personne inconnue , et qu'on ne pourrait pas même reconnaître.
Dans une circonstance qui agite fortement les passions, une ville se remplit de clameurs; les récits, d'abord discordants, acquièrent peu à peu une sorte d'uniformité ; l'histoire s'arrange ; la foi des uns forme la foi des autres ; c'est une épidémie de témoignage ; le doute disparaît , et la réunion des échos acquiert la force d'une preuve. C'est là ce qui se passa à Toulouse ; mais on put bientôt juger de quelle valeur est un bruit public. Lorsqu'au milieu de cette fermentation les juges voulurent informer, cette ville, qui retentissait de toute part des cris de la plus vive indignation contre les Calas, ne trouva pas un seul homme dans son enceinte qui osât paraître contre eux *, Lorsqu'il fut question de venir en son propre nom déposer en justice et s'exposer aux peines du parjure , aucun témoin ne se présenta. Ce que tout le monde disait et répétait avec confiance , il n'y avait personne qui pût l'avérer sur son propre témoignage , et une rumeur universelle, qui annonçait des preuves concluantes, ne fournit pas même un indice. Je m'arrête à cette observation ; il n'appartient pas à mon sujet d'expliquer comment l'on fit jouer les grands moyens du fanatisme et des monitoires ,
1 ^qXêz le Mémoire de Loiseau de M auléon.
pour se procurer ce misérable échafaudage d'ouidire sur lequel la condamnation fut basée.
Après avoir raconté les progrès de l'opinion dans les croyances les moins vraisemblables , Montaigne conclut par une observation dont on ne peut méconnaître la vérité. « Les premiers , dit-il , venant « à semer leur histoire , sentent , par les opposite lions qu'on leur fait , où loge la difficulté de la u persuasion , et vont calfeutrant cet endroit de «c quelque pièce fausse. L'erreur particulière fait u premièrement l'erreur publique, et à son tour u l'erreur publique fait l'erreur particulière. Ainsi « va tout ce bâtiment, s'étoffant et se formant de « main en main ; de manière que le plus éloigné « témoin en est mieux informe que le plus voisin , « et le dernier informé mieux persuadé que le prête mier. » Montaigiie , livre III, cbap. ii.
On peut établir sur ce moyen de preuve les cinq^ propositions suivantes :
1^ Dans chaque succession d'un milieu à un autre, le narré extrajudiciaire prend un degré d'élol» gneooent de plus , c'est-à-dire qu'il s'écarte d'un degré de cette proximité désirable entre le fait et le juge , telle qu'elle existe dans la preuve ordinaire.
^ A chaque degré , le narré perd une portion* de sa force prohante ; et cela résulte non-seulement des chances générales d'inexactitude qui dépendent du personnel de chaque intermédiaire, mais encore des chances de mensonge qui tiennent au caractère de tel ou tel individu. Il faudrait, pour ainsi dire , établir une investigation particulière sur la moralité de chacun d'eux.
3<* Cependant lorsque divers témoins extrajudieiaires du même degré sont représentés comme confirmant en teneur le rapport qu'on suppose avoir été fait par un autre, chacun d'eux ajoute un degré de force probante au témoignage , dans le cas où* on donne foi au témoin déposant.
4'' Mais toute la force probante qu'on peut acquérir par le nombre de ces témoins ne pourra jamais élever une preuve d'oul-dire au niveau d'une preuve directe , ou bien état>lie sur des faits^ circonstanciels.
Watson dépose que , dans une certaine occasion, un nombre de personnes qu'il nomme, Charles Waitman, François Louvier, Thomas Little, se sont accordés à l'assurer qu'ils étaient tous trois présents quand Joseph Prettyman a fait le récit d'un duel qui a eu lieu en sa présence entre l'accusé qui est à la barre et Jean Delaoour , où celui-ci reçut une blessure dont il mourut sur la place. «- Si' Watson est reçu dans sa déposition, le fait de Taccusé, ayant tué Delacour en duel, acquerra un degré de probabilité de plus par chaque personne additionnelle qu'il allègue , comme ayant entendu