CHAPITRE VI
DES FArrS DÉVUTIF8.
Quand nous venons à cette classe de fiits, considérés comme incroyables à raison de ce quMls s'écartent du cours ordinaire de la nature , nous trouvons la même difficulté à tracer la ligne de démarcation entre le croyable et l'incroyable : c'est un océan sans limites, sur lequel nous errons sans boussole. Par quelle considération pourrons-nous donner des bornes aux modifications de la matière? Prenez quelqu'une de ces espèces d'hommes dont parlent Pline ou Mandeville comme ayant existé : qui peut affirmer que cette espèce n'a pas en effet existé en tel lieu et en tel temps? Qu'y a-t-il dans cette assertion d'absolument Incroyable?
Si vous consultez des experts , des anatomistes , ils découvriront peut-être des incompatibilités ana* tomiques dans l'existence de cette espèce ; mais leur décision à cet égard ne serait-elle point trop légèrement hasardée? Qu'on peigne des anges avec des ailes d'oie et des diables, avec des ailes de chauvesouris, un anatomlste, jugeant d'après les oiseaux,
DES FAITS DÉVIATIFS,
prononcera que l'usage de ces aiies est iocoBipa- Uble avec le poids d'un corps semblable au noire. Oui ; mais que devient le raison nemenUi le corps est plus léger, ou si la force musculaire des ailes est plus grande ? Que dira-t-il de cet insecte qui fait des sauts de cinquante fois sa hauteur?
J'ai sous les yeux un exemplaire de la Chronique de Nuremberg y où l'on trouve une représentation* en douze pLancfaes in-folio , de vingt et une espèces d'hommes, ou , selon le langage ordinaire, de monstruosités tirées de Pline et d'autres auteurs. Quelques-unes paraissent renfermer des incompatibilités anatomiques; d'autres ont réellement existé; quelques autres ont existé dans un certain degré , l'œil du cyclope, les tètes à cornes, des mains et des bras surnuméraires , des corps doubles. Dans ces cas^ toutefois, le fait est individuel, il ne s'étend |)as jusqu'à l'espèce. Mais une espèce , est-ce autre chose que des individus multipliés? Dans le ca& de l'homme armé de dards comme un porc-épic , on aurait cru que la déviation n'était qu'individuelle , on a trouvé qu'elle s'étendait à une race.
Gulliver, à son retour de Lilliput^ déposa dans le parc de Greenwich quelques échantillons des taureaux et des vaches de ce pays. Malgré cette preuve permanent^, je ne sais quel évèque, mentionné par Swift , osa prétendre que toute cette histoire était une fable : on se moqua de lui. Mais i Londres, dans le musée de sir Asthon Liver, oq voyait des animaux à cornes , bien formés et â leur plein terme de croissance , à peu près de la même taille que ceux de Lilliput*
Les faits étant donnés , leur incrédibilité relativement à nous est diminuée par leur ëloignemetU : c'est-à-dire que nous sommes dans une disposition à croire plus facilement ce qu'on nous rapporte d'un pays lointain. Mais pourquoi la distance affaiblit-elle l'improbabilité? L'imagination y a sa part, mais la raison y entre pour la sienne. Nous savons qu'il ne i^ut pas juger de tout par ce qui nous environne : des faits singuliers qui nous causaient de la surprise se sont trouvés vrais, et cette expérience nous rend plus timides à prononcer sur ce que nous connaissons moins.
Qu'on nous annonce la découverte de géants ou de pygmées dans quelques parties de l'Europe , nous n'y croirons pas, parce que nous savons qu'en ce genre elle n'offre plus rien à découvrir; mais une variété de l'espèce humaine nous aurait paru moins incroyable dans l'intérieur de la Nouvelle- Hollande.
Avant l'introduction du kanguroo et des orniihorhinées, supposez un paragraphe dans les papiers qui eût parlé de ces animaux comme ayant été trouvés dans les montagnes du pays de Galles.
La première pensif eût été de regarder ce récit comme fabuleux ou incorrect, et la seconde, de croire que ces animaux avaient été apportés des pays étrangers , et mis en liberté par quelque accident.
De l'éloignement en foit de HeUj l'analogie nous conduit naturellement à l'éloignement en fait de temps. Par rapport à cette circonstance » l'imagination et la raison agissent en sens^on traire. L'imagination tend à diminuer l'incrédibilité du fait (j'entends l'incrédibilité relative), la raison tend à l'augmenter. Plus la scène du fait est éloignée pour le temps comme pour le lieu, plus elle est obscure pour l'imagination.
Quand il s'agit du monde actuel, l'imagination la plus libre est contenue dans certaines limites; le plus crédule sait bien qu'il n'a pas vu des revenants, des diables, des fées, des vampires; mais dans les ténèbres du passé ou dans l'obscurité de Féloigoement, il n'a plus les mêmes moyens de comparaison, et il peut croire que la nature n'était pas soumise aux mêmes lois.
La raison, au contraire, tend à nous inspirer plus de défiance en tout ce qui dépend de la foi du témoignage pour les temps anciens. Dans la route de l'expérience et de la civilisation , plus ob fait de pas en arrière, plus pn trouve d'incorrection et de mensonge dans les traditions historiques , jusqu'à ce qu'on remonte au temps où tout est fobuleux.On voit dans l'antiquité la fable se mêler, se confondre avec l'histoire , comme dans le lointain les montagnes se confondent avec les nuages. Il y a , à cet égard, une analogie sensible entre l'enfance de l'espèce et l'enfance de l'individu à cette époque où les songes se confondent avec les réalités.
Ces vieilles erreurs pourraient être omises dans un traité de pratique judiciaire , si elles n'avaient ea d'influence que dans les temps passés. Le mal est que ces faits , non moins pernicieux que fabuleux, plantés dans l'imagination des hommes , pendant que la raison humaine était encore susceptible de toute espèce d'illusions , ont pris des racines pro« fondes et produisent des rejetons funestes qui tendent par eux-mêmes à se multiplier. Si Blackstooe refuse une partie de sa croyance (car ce n'est qu'une partie) aux sorciers des temps modernes, c'est uniquement parce qu'ils n'ont pas le sceau d'une antiquité assez reculée. Avec quelques siècles de plus sur leurs têtes , ses doutes sur leur existence se seraient convertis en certitude. Et qui sait si, avec le temps et dans certaines circonstances , l'imagination de quelque successeur de ce célèbre jurisconsulte ne pourra pas enfanter sur le spectre de la sorcière d'Endor une génération nouvelle de magiciens et de sorciers qui évoqueront des esprits
EXEMPLES DE FAITS DÉVIATIFSr
inPernaux, et raroèoeront le règne des fantômes et delà terreur?
Honneur à ces théologiensi^iyîrés qui ont consacré leurs efforts à détruire «PP^incipe de superstition! Bi«nfaîteurs de Tespèce humaine, ils ont déclaré la guerre à ses ennemis , ils ont combattu ces préjugés effrayants qui troublaient le repos des nuits et la paix des chaumières. G*est ainsi que plusieurs d'entre eigL ont conrerti les démoniaques en insensés, et ont dépouillé la magicienne d'Endor de son pouvoir mystérieux. Van Dale avait rendu le même service à la raison, par ce Traité des oracles où tout s'explique dans un système de fraudes , et où les démons ne sont plus que les prêtres.
Dans le fait, les difl^rentes générations du genre humain , dans tous les degrés de la civilisation , sont encore, pour ainsi dire, devant nos yeux. Nous pouvons vok nos ancêtres dans nos anlipodes. Au Japon , les sorciers voyagent encore dans les airs. Chez les Africains , le sortilège est encore le plus commun de tous les crimes. Un siècle s'est à peine écoulé depuis que les vampires ont disparu de la Hongrie *.
Cependant, eu égard aux circonstances de temps comme de lieu , l'expérience nous défend de considérer le présent comme étant exactement jeté dans le même moule que le passé. Quand la nouvelle Hollande nous a offert des kanguroos et des orni- Ihorhinées, Cuvier nous a montré leurs analogues dans les habitants perdus du monde antédiluvien.
La nature, inépuisable dans ses variétés, échappe sans doute à tous les systèmes d'arrangements dans une multitude de détails par lesquels l'industrie t^maine voudrait la conduire comme à la lisière.
Mais quel que soit le degré de force qu'on puisse donner à cette objection contre les classifications scientifiques , il n'en faut pas .moins reconnaître qu'un ordre iiaparfait est préférable au chaos , et qu'on voit par degrés lesonneaux des faits naturels se multiplier et s'unir. Dans cet état de progrès. Il faut bien se garder de poser des limites présomptueuses et de confondre des conquêtes graduelles sur l'ignorance atec une science absolue.
Croire tout découvert est une erreur profonde : C*ett prendre l*horizon pour les bornes du monde.
i Le docteur Ingenhous, médecin de la maison d*Au- I riche, bomme non moins remarqualile par sa véracité que par set lumières , m*a raconté , ainsi qu*è plusieurs autres personnes, qu*il accompagna Pempereur Joseph U , en Hongrie , et que le motif du voyage était de prendre des informations sur un genre de crimes qui devenait fréquent, rasMssinat de jeunes filles avant Page de la puberté. La cause de ce délit était une opinion qui s^élait répandue dans certains villages, que si un homme pouvait manger le ceenr de dii jeunes vierges il deviendrait invisible. La